Mais la Belle au cœur de neige :
— Que veulent tous ces gens-là ? Qu’on les prie de sortir ; je ne saurais endurer plus longtemps leur bavardage, et j’ai hâte d’être seule pour me regarder dans mon miroir.
— Ah ! ma fille, ma fille, dit la nourrice, crains d’irriter les bonnes fées !
Alors s’avança un rustaud, très hideux de sa personne, contrefait, boiteux à cause du poids de sa bosse. Les courtisans, qui étaient au pied du trône, voulurent l’écarter, se moquant de ce paysan qui se mêlait de prétendre à la main d’une royale personne. Lui, cependant, continua d’approcher, et, d’une baguette qu’il avait dans la main, toucha le corsage de l’indifférente enfant. « Ah ! que je l’aime ! » s’écria-t-elle, sentant tout son être s’allumer et fondre en tendresse. Vous pensez l’émoi qui s’ensuivit ! Mais un roi n’a que sa parole ; le père de la princesse dut la laisser aller avec le méchant bûcheron vers la forêt mal famée ; elle y vécut fort malheureuse, car son amour ne l’aveuglait pas au point de lui cacher combien en était indigne celui qui l’avait inspiré ; et ce fut le châtiment de la Belle au cœur de neige.
LES DEUX MARGUERITES
I
Lambert et Landry, qui n’étaient point heureux dans leur famille, étant fils de très pauvres gens, résolurent de s’en aller à travers le monde, afin de chercher fortune. Ce fut par une matinée de printemps qu’ils se mirent en chemin. Landry avait quinze ans. Lambert en avait seize ; ils étaient donc bien jeunes pour vagabonder de la sorte ; avec beaucoup d’espoir, ils avaient un peu d’inquiétude. Mais ils furent singulièrement réconfortés par une aventure qui leur échut dès le commencement du voyage.
Comme ils longeaient la lisière d’un petit bois, une dame vint à leur rencontre ; elle était toute parée de fleurs ; des boutons d’or et des pimprenelles riaient dans ses cheveux, les volubilis dont s’enguirlandait sa robe tombaient jusqu’à ses mignons souliers de mousse pareille à du velours vert ; ses lèvres ressemblaient à une églantine, ses yeux à des bleuets. Chaque fois qu’elle bougeait, des papillons s’envolaient d’elle dans un éparpillement de rosée. Et il n’était pas surprenant qu’il en fût ainsi, puisque c’était la fée Primevère, que l’on voit, dès l’avril, passer avec une chanson dans les bois reverdis et par les prés refleurissants.
— Çà, dit-elle aux deux frères, puisque vous partez pour un long voyage, je veux faire à chacun de vous un don. Landry, reçois cette marguerite, et, toi, Lambert, une marguerite aussi. Il vous suffira d’arracher à ces fleurs un pétale et de le jeter au loin, pour éprouver à l’instant même une joie sans pareille, qui sera précisément celle que vous aurez désirée. Allez, suivez votre chemin, et tâchez de faire bon usage des présents de Primevère.
Ils remercièrent avec beaucoup de politesse cette obligeante fée, puis ils se remirent en route, aussi satisfaits que possible. Mais, arrivés en un carrefour, il y eut entre eux un désaccord : Lambert voulait aller à droite, Landry voulait aller à gauche ; si bien qu’ils convinrent, pour finir la querelle, que l’un comme l’autre agirait à sa guise, et ils se séparèrent après s’être embrassés. Peut-être chaque frère n’était-il point fâché d’être seul afin d’user plus librement du don que lui avait fait la dame habillée en fleurs.