Elle fut reine, elle eut des palais merveilleux, et la joie des fêtes, et la gloire d’être la plus illustre avec l’orgueil d’être la plus belle. Mais ce qui la ravissait surtout, ce n’étaient pas les louanges des chambellans et des ambassadeurs, ce n’était pas de marcher sur des tapis de soie et d’or, de porter des robes fleuries de toutes les roses et constellées de tous les diamants, non, c’était l’amour toujours vivant, toujours grandissant, qui brûlait pour le roi, dans son cœur, qui brûlait, dans le cœur du roi, pour elle. Ils éprouvaient l’un pour l’autre une tendresse non pareille. Dans tout le vaste monde, ils ne voyaient qu’eux seuls. Les affaires de l’État étaient le moindre de leurs soucis ; qu’on leur permît de s’adorer en paix, ils n’avaient pas d’autre désir ; et, sous leur règne, on ne fit point la guerre, tant ils s’occupaient à faire l’amour. Au milieu d’une telle joie, Martine songeait-elle au céleste messager qui avait pris sa place, par charité pure ? Rarement. Son bonheur ne lui laissait pas le temps de ce chagrin. Que si, — parfois, — un remords lui venait de n’avoir pas accompli sa promesse, elle s’en délivrait en se disant que Martine, dans la chaumière, n’était peut-être pas aussi malade qu’il paraissait, et que l’ange avait dû guérir. D’ailleurs, elle ne s’inquiétait guère de ce passé si obscur, si lointain, et elle ne pouvait pas avoir de tristesse puisqu’elle s’endormait tous les soirs, la tête sur l’épaule de son royal époux. Mais il advint une chose terrible : le roi disparut un jour, pour ne plus reparaître, et personne ne put savoir ce qu’il était devenu.
VI
Dès qu’elle fut seule, dès qu’elle fut malheureuse, Martine se souvint de l’ange qui l’avait attendue en vain. Quand on est à plaindre, on est enclin à avoir pitié. Elle se reprocha amèrement d’avoir condamné au trépas le miséricordieux immortel, — car, depuis longtemps, sans doute, il avait cessé d’exister, — et, un jour, s’étant revêtue d’un habit de pauvresse, d’un habit pareil à ceux qu’elle portait jadis, elle s’achemina vers la chaumière au milieu du champ. Espérait-elle qu’il serait temps encore de reprendre sa place dans le lit fatal ? Oh ! non, elle savait bien qu’elle avait commis une faute irréparable ; mais elle voulait revoir, pèlerine repentante, le lieu où avait souffert celui qui s’exposa pour elle. La chaumière n’était plus que décombres dans la plaine en jachère. En s’informant chez les voisins qui se gardèrent bien de la reconnaître, Martine apprit que les habitants de la demeure aujourd’hui ruinée avaient quitté le pays, autrefois, après la mort d’une fille chérie ; et l’on ne savait pas quel chemin ils avaient suivi. Quant à l’enfant, elle était enterrée dans le petit cimetière, au flanc de la colline. Ainsi, c’était certain, le céleste remplaçant était mort à l’heure où elle aurait dû mourir elle-même, et on l’eût ensevelie si on ne l’avait pas enseveli. Du moins elle irait prier sur la tombe de l’ange. Elle entra dans le cimetière, s’agenouilla devant une croix basse où on lisait le nom de Martine parmi les hautes herbes fleuries. Comme son cœur se déchirait ! Comme elle se jugeait coupable ! Avec quels sanglots elle implorait la divine clémence ! Mais une voix lui dit, une voix si douce que, malgré sa douleur, elle en eut l’ouïe enchantée :
— Ne vous désolez pas, Martine ; les choses n’ont pas aussi mal tourné que vous pouvez le croire.
En même temps, elle voyait, derrière la croix, se lever une forme blanche, un peu vague, avec des ailes.
La voix reprit :
— Je suis votre ange gardien, et tout est bien puisque vous voilà. Hâtez-vous de vous coucher sous cette pierre, et j’emporterai votre âme au paradis, afin de l’y épouser.
— Hélas ! mon bon ange, combien vous avez dû souffrir, par ma faute, en mourant, et combien vous avez dû vous ennuyer, seul si longtemps, dans cette tombe !
— Bon ! dit-il, je m’étais bien douté que vous ne reviendriez pas de sitôt, et j’avais pris mes précautions en conséquence. Une vaine forme abusa vos parents, sous le drap, sur l’oreiller ; je vous ai suivie à travers les branches ; et, pendant le temps où j’aurais dû dormir à votre place dans la fosse, sous les hautes herbes fleuries…
— Oh ! pendant ce temps, en quel lieu étiez-vous, mon ange ?