C'est égal, pas très crâne, l'ami Félicien. Un autre se serait monté, aurait vu rouge, parlé de tout tuer, ameuté les domestiques, la maison. Tout de même, je pouvais compter sur une affaire pour le lendemain; l'affaire de rigueur avec une cause puérile qui ne donnerait le change à personne, un duel sérieux pour un prétexte futile en apparence. Bien que dénuée de scandale, l'aventure devait aboutir. Félicien n'oserait point laisser les choses en l'état, empocher son camouflet, sous peine de passer à mes yeux pour le dernier des propres-à-peu.
Je regagnai mon logis à pied, perdu dans un monde de réflexions déplaisantes. Au fond, j'aurais préféré que tout cela n'arrivât point.
Se laisser prendre ainsi, était-ce assez bête?
Quelle leçon pour l'avenir!
C'était la première fois que j'avais cédé imprudemment. D'ordinaire, je me tenais sur mes gardes, malgré les provocations d'Henriette, toujours audacieuse jusqu'à la folie. Les femmes sont toutes la même, jamais la peur ne leur est un frein. Henriette montrait souvent des témérités effrayantes, me serrant la main sous la table, cherchant rapidement mes lèvres entre deux portes, à un pas du salon rempli de visiteurs. Sur mes observations, elle se scandalisait de la poltronnerie des hommes et protestait de la bravoure des femmes. Aucun moyen de lui faire entendre raison. Je cédais toujours, finalement, brusquement poussé hors de ma prudence par un amour-propre à mes yeux chevaleresque.
Maudit point d'honneur qui m'avait fait faiblir encore ce soir-là! Henriette, dont je croyais connaître toutes les ressources de coquetterie, m'avait surpris par des séductions inattendues. Dans quel but et à quel propos? Elle avait passé deux heures chez moi et je pensais bien que nous n'aurions plus rien à nous dire. En exhortant Félicien à se rendre au bal de l'Elysée, j'étais de bonne foi; je lui donnais bien innocemment, dans une intention parfaitement désintéressée, un excellent conseil. Je n'avais pas la moindre arrière-pensée—parole d'honneur! A quel pernicieux et funeste désir avait donc cédé Henriette? Je ne saurais le dire en toute certitude, mais je crois comprendre qu'elle fut impatiente de tromper effectivement un grand-officier de la Légion d'honneur. Cette explication semblera absurde, saugrenue à beaucoup d'hommes pratiques; ce m'est une raison de plus de l'admettre comme unique et véritable.
Pauvre Félicien! J'aurais donné gros pour que cette aventure accablât plutôt un autre de mes amis, un de ceux que je rencontrais avec indifférence et par échappées. Outre que je prenais une large part à son chagrin, je ne perdais pas de vue que cet incident—fâcheux à tous égards—allait bouleverser complètement mon existence.
Où irais-je maintenant le soir fumer ma pipe et boire une tasse de thé?
Comme j'avais dépassé le boulevard extérieur et que je me trouvais entre l'hôtel du peintre Edouard Détaille et celui de Mlle Louise Valtesse, il me vint une idée plus sombre.
Certes, je pouvais compter sur un duel avec Félicien, mais, en y réfléchissant bien, un autre danger me menaçait contre lequel je devais rester complètement désarmé. Henriette viendrait peut-être me trouver, chassée, honteuse, sans trousseau, sans un sou, et me proposerait de prendre la fuite avec elle, de partir pour l'Italie, pour l'Égypte ou pour l'Amérique, pour un pays quelconque entrevu parmi ses rêveries bourgeoises. Que faire en ce cas? Répondre par un refus serait indigne d'un galant homme. Obtempérer devenait toute une affaire, un exil, un déménagement. Et je calculais par la pensée les tracas, les fatigues, les dépenses d'une vie, errante d'abord, compliquée à tout moment par la crainte d'une rencontre, par le besoin de se cacher, d'aller de ville en ville, d'hôtel en hôtel, pour nous abattre enfin dans une petite commune perdue, un trou, à l'abri des excursions des touristes et assez éloignée d'une ligne de chemin de fer!…