J'avais cependant organisé sagement ma vie, écarté les amitiés inutiles, les maîtresses encombrantes, les occupations graves. La belle avance! si, proche la quarantaine, je devais me trouver arraché à mes habitudes et me voir une femme sur les bras!

Un crampon! Ni plus ni moins. L'expression est vive, mais je n'en sais point qui rende mieux la chose.

A peine cette pensée eut-elle pris place en ma cervelle qu'elle en chassa impitoyablement toutes les autres. La question Henriette qui, dans le début de la crise, m'apparaissait comme une quantité négligeable, devint la question importante, la question capitale. Le reste, Félicien, la scène du soir, ma vie troublée, l'obligation de chercher un autre ménage pour ma tasse de thé le soir, mon duel certain, les conséquences mêmes de ce duel, tout cela me parut secondaire. La femme me faisait peur beaucoup plus que le mari, et j'aurais voulu pouvoir quitter Paris en toute hâte, par le premier train du matin, pour échapper—même à l'aide d'un moyen douteux—à la visite émouvante qu'Henriette me préparait sans doute pour le coup de neuf heures. Mais il n'y avait rien à y faire. Je me résignai. Du reste—soit dit sans vanité—je n'ai jamais décliné aucune responsabilité. Le vin étant tiré, il fallait le boire. Tant pis pour moi.

Très préoccupé, je tardai à m'endormir. Il était près de trois heures du matin quand je me sentis gagner par le sommeil.

Mon valet de chambre vint me réveiller à dix heures, selon l'habitude. Au réveil, mon appréciation des faits de la veille, restait la même quant au fond. Dans la forme, je la trouvai plus froide et plus raisonnable. Peut-être que Félicien avait réfléchi de son côté et qu'il ne m'enverrait pas de témoins, par crainte du scandale et de la malignité du monde. Après tout, il ne pouvait agir comme le premier mari venu, ayant une situation à garder. Il tiendrait sans doute à ne pas ébruiter son sinistre. Enfin, c'était à voir.

Quant à Henriette, elle aurait peut-être l'idée de se retirer dans sa famille. Aux heures d'affliction, quel plus sûr refuge que le sein d'une mère? Quel milieu plus favorable au repentir que le foyer paternel? Au besoin d'ailleurs—et si elle ne comprenait pas d'elle-même la nécessité d'agir ainsi—mon devoir d'honnête homme m'imposerait de l'éclairer, de lui indiquer la voie à suivre. Convenait-il que je profitasse de son égarement pour la perdre à mon profit? Pouvais-je abuser des circonstances pour accepter le sacrifice de sa réputation, de sa vie tout entière?

Non, je ne le pouvais pas. Non, je ne le devais pas. C'est affaire aux esprits timorés, aux consciences molles, de céder à la première approche de l'entraînement, de s'abandonner aux tentations. Les caractères sérieux résistent d'abord, reprennent possession de leurs ressources individuelles, puis mesurent, calculent, pèsent le pour et le contre, examinent le bon et le mauvais côté des choses. Si Henriette s'abandonnait, je la retiendrais au bord du précipice et je lui en montrerais la profondeur. Il ne faudrait pas de longs raisonnements pour lui faire entendre qu'à tout bien considérer notre aventure était banale, ordinaire, et ne justifierait aucunement des mesures extrêmes.

Un ménage rompu, la grande nouveauté! Un foyer ruiné, était-ce bien original? Étions-nous les premiers dans cette situation? Non, certes non. Les femmes séparées ne se comptent plus et toutes ont retrouvé, après quelques semaines écoulées—le délai d'un deuil de cour—un centre de relations, des salons indulgents, des amis fidèles et même au respect d'assez bon aloi. Quant aux maris éprouvés, depuis longtemps on n'en tient plus la statistique. Il faudrait pâlir sur les chiffres.

Parbleu! rien n'était perdu si l'on prenait la chose au sérieux, si l'on se gardait des coups de tête. Bien décidément—le duel avec Félicien ayant lieu ou non—Henriette se tirerait d'affaire selon la raison, selon la sagesse.

Et j'arrivais enfin à comprendre que, des trois intéressés, j'étais, moi, le seul sérieusement lésé, le seul irrévocablement privé de quelque chose, le seul profondément atteint. En effet, non seulement je ne retournerais pas chez Félicien, mais il me faudrait encore prendre soin de l'éviter, soit cesser de fréquenter certains salons où il se produisait. Obligation stupide, en vérité, puisque ce n'était pas moi que l'événement rendait ridicule.