Voici la chose.
Il y a quelques années, par une calme soirée d'hiver, je travaillais au coin de mon feu à je ne me rappelle plus quel poème lyrique,—j'étais un peu souffrant,—quand j'entendis nettement frapper à ma fenêtre. D'abord je crus à l'étourderie de quelque oiseau de nuit, battant mes volets d'un coup d'aile; mais le bruit se répéta avec des intermittences régulières—toc, toc, toc. Je levai le nez, vaguement inquiet, pas trop décidé à me rendre compte. Sachez que j'habite un quatrième étage, sans balcon ni terrasse, dans un faubourg silencieux, assez désert. Mais on frappa de nouveau, plus vite, dans un mouvement d'impatience nerveuse…. J'allai à ma croisée que j'ouvris toute grande, d'un coup.
Devant ma fenêtre, dans le vide, une longue forme blanche était suspendue, arrêtée. Ce fut un instant tragique. Entre l'apparition et moi un regard fut échangé, un de ces regards qu'avant le combat subissent les deux adversaires dans un duel au pistolet; une angoisse et un défi. L'effroi de la mort et la résolution désespérée de se montrer brave. Combien de temps cela dura-t-il? Une minute? Une éternité?… Bref, malgré ma stupeur, j'éprouvai une sorte de soulagement quand le spectre m'adressa, d'une voix à peine distincte où je crus noter un vague accent britannique, ces simples paroles:
—Peut-on entrer?
Trop ému pour répondre, j'inclinai la tête et je m'effaçai devant mon visiteur, dans un geste hospitalier.
Le spectre glissa dans ma chambre, doucement, poliment, avec un salut discret d'invité. Je lui montrai un fauteuil, où il parut s'asseoir, tandis qu'il bredouillait quelques mots de banale excuse…. «Je suis importun, sans doute…. Désolé de vous déranger à cette heure…. Croyez bien que…. Non, je suis vraiment confus…» On eût dit un électeur sollicitant une apostille de son député.
Je l'examinai. Ce fantôme appartenait au sexe fort et semblait âgé de trente-cinq ans environ. Contrairement à la légende, il ne se présentait pas enveloppé d'un suaire, mais habillé. Habillé, vous m'entendez bien. C'est-à-dire que dans son costume,—qui n'était pas un costume, mais seulement une transparente vapeur—je démêlais un dessin moderne, des coupes de veston. L'impression d'ensemble, physionomie et vêtement, était favorable. A n'en pas douter, je me trouvais en présence de l'ombre d'un garçon bien élevé.
Quand nous fûmes assis tous deux, il m'enveloppa d'un regard décidé et:
—Allons au fait, me dit-il. Tu ne me reconnais pas?
J'avais repris un peu de calme, et c'est d'une voix assurée que je pus répondre: