—Pas du tout, cher monsieur.

Il haussa les épaules.

—Je m'y attendais, continua-t-il. Ah! tu es bien resté le fourbe de jadis! Peu importe. Tes dénégations ne te serviront point. Au surplus, je vais te confondre d'un mot: Te souviens-tu du Morne Rouge?

Le Morne Rouge? Oui, je me rappelais le Morne Rouge. C'est là-bas, à la Martinique; une superbe montagne derrière Saint-Pierre, avec des trigonocéphales dans tous les fourrés. Avais-je rencontré, vivant, ce revenant? Je cherchai, je cherchai. Rien.

Il poursuivit.

—Ah! tu hésites! tu es pris, hein?… Eh bien! écoute. Oui, je suis le pauvre William Perkins, dont tu as volé la fiancée, ma pauvre petite Millia. Le jour où tu es reparti, sur ta frégate, elle est morte; je jurai de la venger. Le travail, la pauvreté me retenaient aux Antilles, m'empêchaient de te poursuivre…. Depuis hier soir, je suis mort, je suis libre! A nous deux, maintenant! Certes, je ne puis te tuer, mais je puis empoisonner ta vie. Désormais, je ne te quitte plus. Chaque soir, tu me reverras à tes côtés et tu m'entendras te dire: Louis Vermont, souviens-toi du Morne Rouge!

Maintenant, je me sentais parfaitement maître de moi. Je me levai, en hâte décidé à ne pas poursuivre l'entretien, et je prononçai:

—Cher monsieur, nous sommes en ce moment, vous et moi, les victimes d'un quiproquo…. Vous vous serez trompé d'étage. J'ai traversé la Martinique et je n'ignore pas le Morne Rouge; mais je n'ai gardé aucun souvenir de la demoiselle Millia dont vous avez bien voulu me raconter les malheurs…. Je ne vous connais pas.

Le fantôme s'était dressé pour prendre congé.

—Tu persistes à nier! s'écria-t-il. Soit. Mais tu es prévenu; désormais, je m'attache à tous tes pas.