LE DOMPTEUR

Les palefreniers ont poussé dans la piste la grande voiture vernie et dorée, close de larges panneaux à poignées de bronze. Derrière ces panneaux, une rumeur, des piétinements lourds, des haleines frémissantes, quelque chose de sauvage, de sournois, que l'on devine et qui fait peser une anxiété sur la foule. L'orchestre, au-dessus de la coupée, fait silence. Sur les gradins, les hommes deviennent sérieux, attentifs; les femmes, un peu pâlies, savourent la caresse d'un frisson.

Les panneaux tombent aux mains des laquais, les grilles se dédoublent, s'élèvent sous l'action des crémaillères—et, dans l'éblouissement des lustres, les grands lions roux surgissent, ennuyés, majestueux, tristes d'une tristesse altière, semblables à des rois captifs. Ils sont six: trois lions et trois lionnes. Cinq sont nés dans les cages de la ménagerie de Hambourg, là où se traite le commerce des fauves; ils ont subi, de tout temps, l'énervement de l'esclavage, l'humiliation des cravaches abattues, le spleen des prisons. Le dernier, dont la crinière semble noire, vient des forêts profondes de l'Atlas; il est superbe, énorme, formidable. Il a possédé le désert, terrifié les tribus, bu le sang rose des gazelles, tenu sous ses ongles le front brisé des chasseurs, fait grâce de la vie à des pâtres. Le regret des splendeurs perdues brûle dans ses prunelles de cuivre; et devant les bourgeois et les Margots perchés sur les banquettes du cirque, devant cette civilisation maniérée que la vie mondaine étouffe et flétrit, il songe à l'immense solitude des bois mystérieux, aux troupeaux effarés courant dans la plaine, aux nuits d'Afrique, à la caverne inviolée faite de blocs géants.

On l'a nommé «Sultan», et on a eu raison. Il a les cruautés épiques des pachas; déjà trois dompteurs ont expiré sous sa griffe. Dans la cage il ose seul rugir, en rôdant.

Les autres fauves se font petits à son approche; il les regarde comme un
César doit regarder les bâtards de ses frères.

Un homme paraît à l'entrée de la piste, beau comme un jeune dieu. C'est Éric, c'est le dompteur! Le lion désormais, c'est lui seul. Éric a vingt-cinq ans, une stature de héros, le courage des belluaires, la force d'un Titan, la grâce athénienne du Discobole.

Quand il descend dans l'arène, au milieu de la peur muette du public, les hommes le jalousent, les femmes le guettent. Une princesse moscovite, cousine des tzars, l'adore et le suit de capitale en capitale, heureuse de le contempler, le soir, aux prises avec ses fauves. Songez donc! Cette tête aimée que chaque nuit des baisers parfument, la voir confiée à l'horrible gueule des bêtes et songer que sous l'effort d'un seul coup de crocs!… Voilà bien de quoi pimenter des voluptés de grande dame….

Le costume d'Éric est le vrai costume des bateleurs, maillot de soie et jersey de velours noir largement échancré au col; une ceinture de satin pourpré à la taille, des sandales blanches aux semelles frottées de résine, et qui tiennent au plancher de la cage.

Il traverse la piste, et, debout devant la petite porte de fer, il salue le public lentement, avec un geste de statue. Sultan a hurlé. Les lions de Hambourg courent, tremblants, le long des barreaux, bondissent au sommet de la cage, rampent avec des mouvements de chats en fuite. Le silence est tel, que l'on entend les paroles brèves d'Éric, jetées aux bêtes comme des ordres à des toutous. Houp! Saïda!… Saute, Néron!… Les spectateurs frémissent, impuissants à détacher leurs yeux de cette cage où les félins rampent et où l'homme seul a l'air de rugir. Éric est vraiment superbe, maintenant.

Mais Sultan est immobile. Lui seul reste accroupi dans un angle, soucieux, menaçant, avec des attitudes de chasse. Il faut cependant qu'il «travaille». Éric prend son temps, assure dans sa dextre la fusée de sa cravache, et, d'un pas ferme, marche sur son lion noir.