Au premier rang des fauteuils, la Russe contemple, debout. Elle a trente ans bientôt et on lui en donnerait seize à peine. Blonde, mince, frêle et d'apparence maladive. Une jolie fleur qui souffre. Pourtant, elle seule paraît sans crainte. L'habitude, peut-être. Elle sait par coeur cette séance complètement réglée dans toutes ses démarches; les mouvements d'Éric sont prévus ainsi que les bonds des fauves. Elle assiste à ce spectacle comme elle écouterait une musique ancienne, intéressante toujours mais sans surprises.

Une inquiétude plisse son front quand Éric lève sa cravache sur le lion noir qui pare le coup d'un mouvement de patte,—une patte énorme, armée de crochets. Mais cela dure l'instant d'un éclair. La bête a cédé. Sultan s'exaspère, mais en même temps il s'humilie. Le brave dompteur se sent le grand vainqueur. Si tout va bien, peut-être osera-t-il présenter au lion la barrière et le cerceau. Non, il n'ose pas. Sultan montre une sournoiserie inquiétante. On dirait qu'il se décide, qu'il est résolu à en finir.

Attention! Voici le plus dangereux instant. Éric va regarder son lion de tout près; puis il laissera tomber sa cravache, et, désarmé, presque nu, il soufflettera le mufle horrible de la bête…. C'est fait! Le rugissement de Sultan a fait trembler la salle. Éric sourit. Il marche à reculons vers la porte de fer, tenant en respect les monstres. La porte s'entr'ouvre, se referme. Le dompteur est dans la piste. Bravo!

La Russe ne l'a pas quitté de l'oeil. Et si maintenant elle tremble, si un flot de sang lui monte au visage, c'est qu'Éric, le dompteur, n'a salué qu'un être dans la foule: une grande fille brune au profil de juive qui le regarde avec des yeux Luisants.

Quelle scène!

La Russe n'a pas voulu lui donner le temps de s'habiller. Elle l'a arrêté au passage dans l'écurie, comme les palefreniers rentraient la cage, et elle le tient dans l'angle d'une stalle, en lui parlant vivement à voix basse. Eric sourit, puis il hausse les épaules. Quoi? Une femme brune? Où ça, une femme brune? Il ne l'a pas seulement vue. En voilà des histoires! Allons, voyons…. Mais la Russe se fâche. Elle a vu. On ne lui en fera point accroire. Elle a vu, voilà tout!

Tandis qu'elle parle, elle agite nerveusement la grosse cravache qu'elle a enlevée aux doigts d'Éric, par un geste hypocritement machinal, sans avoir l'air. Et comme le dompteur persiste à nier, elle le frappe au visage, brutalement!

Elle est lionne à son tour. La face s'enflamme, s'exalte, se transfigure. Ce n'est plus le petit morceau de femme de tout à l'heure: c'est la Cosaque, une sorte de sauvage, un peu fauve. Éric recule, effaré, et veut gagner sa loge; mais la cravache l'atteint de nouveau, enlevée par une petite main de fer. Il ne montera pas. Il ne fuira pas. Une seule retraite lui reste: la cage. Il y saute d'un bond. C'est Sultan, c'est la mort. Tant pis! Tout plutôt que cette Russe! Les lions l'entourent, rugissent, menacent. Sultan rampe.

—Ah! le lâche! s'écrie la Russe.

Et elle a raison.