En outre, il est bon d'être deux,—pas trois, deux. Quand on est trois, il y en a un qui ne fait rien. A deux, la sauce se combine à merveille. L'un tient la petite cuiller; l'autre distribue exactement les gouttes d'huile. Et, la sauce terminée, des rivalités éclatent: la main qui a versé essaye d'usurper la gloire de la main qui a battu, et, au moment psychologique où l'on additionne le vinaigre, il est possible qu'on se brouille ainsi avec son plus vieux camarade.
Car une mahonnaise se prépare entre amis; encore doit-on choisir son monde. Je n'aurais aucune crainte avec des collaborateurs comme Berton ou Lina Munte, mais je m'attendrais continuellement à voir l'huile de Provence se perdre en liaisons dangereuses, s'il m'arrivait d'oser une entreprise de ce genre avec Daubray ou Sarah Bernhardt.
Bref, pour réussir une mahonnaise, il faut:
Un jaune d'oeuf,
Un bol,
Une petite cuiller,
De l'huile,
Un collaborateur sympathique,
Et du sang-froid.
Un soir, comme Abel venait partager honnêtement le repas de Cécile, il aperçut, vautré sur un plat de vermeil que supportait le gothique dressoir de la salle à manger, une langouste énorme, une sorte de monstre marin vermillonné et rugueux qu'on eût dit choisi pour la subsistance d'une garnison.
Comme il essayait de se rassurer et considérait la table mise où deux couverts seulement se faisaient face dans une allure de tête-à-tête, Cécile entra, rajustant parmi les dentelles de son cou le croissant de son agrafe diamantée. Son heureux sourire de chaque soir se transfigurait en moue boudeuse. Abel crut à un bracelet perdu, à un ruban fané, à quelque gros chagrin d'enfant gâtée contrariée par sa modiste ou par son petit chien.
Dieux infernaux! la catastrophe était pire! Une cuisinière distraite avait manqué la sauce destinée au mets favori de la gourmande. Au lieu et place d'une mahonnaise harmonieuse, elle avait servi un mélange écoeurant, une marinade affreuse à l'oeil nu. Le dîner était manqué.
Abel protesta. Quoi de plus simple à faire qu'une sauce?… Et sans lui permettre une objection, il arracha ses gants, choisit sur le bahut un gros bol de vieille faïence rouennaise, demanda un jaune d'oeuf—bien frais—et se mit à l'oeuvre. Mais, dès les premiers tours de la petite cuiller, il reconnut combien son bon vouloir resterait vain; soit manque d'habitudes culinaires, soit retour du trouble ramené par la contemplation des grands yeux de Cécile, il appela au secours. Il était temps. L'huile, répandue avec caprice, menaçait de transformer la mahonnaise en potage.
Cécile intervint. Sa blanche main saisit le vieil huilier madrilène à double tubulure, et versa.
Mais, à quoi tiennent les destinées!