En regardant cette petite main fine où le sang dessinait de minces lignes d'azur, en admirant cette menotte aristocratique cambrée à l'attache d'un poignet frêle, chargé de bracelets noyés dans les dentelles de la manchette, il sentit des vertiges lui monter du coeur à la tête, des tentations lui mettre aux lèvres une folie de baisers.

Il osa, bientôt. Et Cécile, d'abord effarouchée, eut garde de compromettre la sauce. Malgré ses plaintes indignées, malgré l'émoi qui fit passer sur toute son adorable personne un frisson inquiétant, elle demeura la main tendue et crispée, le poignet ferme.

La petite cuiller tournait toujours.

Heureux, sans remords dans le crime, Abel s'enhardit. Son baiser frisa les doigts de l'enfant, caressa la naissance du bras où sa moustache traîna une douceur de soie. Elle, attentive, héroïque, considérait le mélange.

Un moment, soupçonneuse, elle se pencha, et le marmiton volontaire, fermant les yeux, s'abattit, les lèvres ouvertes comme deux ailes rouges, parmi les blonds cheveux noyés de poudre odorante.

La petite cuiller s'arrêta, l'huilier madrilène reprit nonchalamment une place de hasard parmi les cristaux du couvert… Quelques mots, exquis, furent échangés à voix basse, et lorsque tous deux relevèrent les yeux, comme au sortir d'une extase, Cécile montra à Abel, sur le plat de vermeil, la grosse langouste qui les écoutait—en rougissant.

FIANÇAILLES

Irène a trente ans; elle est restée fille. Un mystérieux regret lui a vidé l'âme, peut-être la rancune d'une espérance offensée. Sa lèvre est amère, ses yeux sont moqueurs; elle rit d'un rire nerveux brusquement coupé par l'appréhension d'un sanglot. Des revenants la hantent, de tristes revenants drapés de deuil; et il lui semble parfois vivre au milieu d'une nécropole. Rien n'existe plus pour elle de vivant, plus rien qui soit l'avenir, plus rien qui soit demain. Elle attend avec sérénité la fin de tout cela, se sentant veuve de quelqu'un qui n'est pas mort, martyre d'un serment que nul ne lui a demandé et qu'elle n'a prononcé devant personne. Elle a aimé; les douleurs, qui tuent les petits sentiments, éternisent les grandes passions; et le coeur de la femme est ainsi fait qu'elle ne garde une trace que de ce qui lui laisse une cicatrice. De là une tristesse morne, toujours plus lourde; car c'est surtout pour les femmes que les années pèsent d'autant qu'elles sont vides.

Aucune colère contre la vie, aucune jalousie des bonheurs d'autrui. Les êtres que l'adversité rend méchants étaient méchants dès l'origine; leur perversité guettait une occasion. Irène est bonne et reste bonne à travers les épreuves. Elle pleure souvent, mais les pleurs des autres doublent son chagrin. Comme toutes les créatures qui souffrent un inconsolable regret, elle sait l'art divin des consolations. A ceux qui doutent elle parle d'espoir,—elle qui n'espère plus. Et pour distraire un ennui étranger, pour donner des ailes aux oiseaux noirs penchés sur des fronts amis, elle trouve des gaietés nerveuses, bruyantes, macabres, où râle une immense incrédulité. Son visage est moins un visage qu'un masque; sa parole est moins le vêtement que le déguisement de sa pensée; son sourire est un décor sans lumières; et, dans la contemplation de ce sphinx railleur, on songe à ces rideaux de théâtre décorés d'arlequinades et qui tombent, raides et joyeux, sur le dénouement d'une tragédie.

Elle adore sa mère,—maman,—avec l'ambition de mourir la première. Deux amies, Marie et Marguerite, savent seules le prix de ses larmes et la mesure de son renoncement. Le goût du monde lui donne un moyen de se fuir, et il lui prend la tentation furtive de se travestir pour ne pas se reconnaître. Elle vit ainsi, des plaisirs, des émotions, des impressions, des espérances des autres;—dans une attente soumise.