Est-ce qu'il ne serait plus temps pour eux de se créer une bonne existence bien égoïste, bien étroite? Le temps aurait préparé les fiançailles, la pitié annoncerait les tendresses; et l'on se marierait pour se consoler réciproquement,—ou même pour pleurer ensemble.
Avoir quelqu'un avec qui l'on pleure, ce n'est déjà plus vivre seul!
BILLETS FANÉS
C'est surprenant comme le passé s'évapore! On croit que les écrits restent, on se fie à la permanence du réel, on espère des souvenirs dans des témoignages,—et, lorsqu'après dix ans, on ouvre tristement un vieux coffret, le néant des choses vous glace; on comprend que le reliquaire était un cercueil, que rien ne demeure de ce qui dure. Les plus sûrs témoins oublient. Le secret confié se volatilise et disparaît dans le vent des années qui passent. On a pleuré sans avoir souffert; le coeur à vieilli sans avoir vécu. A remonter vers les époques abolies, on éprouve la sensation d'un pèlerinage à travers un cimetière. De la gravité, une sorte de respect pour ce qui n'est plus, des tristesses à fleur de peau. L'impression se pose et s'enfuit, semblable à un oiseau qui s'arrête. Puis, plus rien. La monotonie quotidienne vous ressaisit, vous dompte, et vous vous reprenez à vivre seulement dans le présent,—comme une bête.
Hier soir, j'ai ouvert le petit coffre d'ébène chiffré de vieil argent où, depuis que j'ai cru deviner ma jeunesse, j'ai enseveli par accès de religion instinctive, des lettres à allures sincères, des chiffons enviés, des bouquets de violettes tombés d'un corsage—la friperie de la bohème célibataire. Des riens-du-tout chers un moment, des niaiseries douces, des bêtises qui m'ont fait sourire. J'aurais dû vider le coffret dans la flamme en fermant les yeux. Non. J'ai voulu lire, tenter une cruelle épreuve, chercher le lustre éteint des rubans, la senteur perdue des fleurs; savoir si mes folies de vingt ans méritent un regret…
«Deux jours sans te voir, méchant garçon! Maman est triste. Père se fâche et dit que ta vilaine politique te conduira en prison. Moi, je suis malheureuse au point de t'écrire en cachette, ce qui n'est pas bien.
«A bientôt, monsieur!
«PAULETTE.»
Ma cousine Paule!… C'était gentil. Elle avait dix-huit ans et moi vingt. Petits, nous avions joué à «petit mari et petite femme»—avec conviction. Oh! une admirable conviction! On avait baptisé des poupées ensemble. Plus tard, devenue grandelette, elle avait persisté. Je la négligeais pour la bibliothèque Sainte-Geneviève, pour les émeutes de Belleville ou pour un affreux petit journal littéraire qui publiait mes premières stances. Par les soirées d'hiver, j'allais m'asseoir à côté d'elle et j'entamais avec le vieil oncle d'interminables parties de bésigue pour lesquelles j'affectais de me passionner. Paule me brodait au crochet de jolies pochettes de soie doublées de chamois clair où je serrais les touffes blondes de mon tabac du Maryland. Pendant la guerre, elle m'envoyait au camp des amulettes consacrées par Notre-Dame des Victoires… C'était gentil.
Maintenant, Paulette est l'épouse d'un notaire et la mère de deux jeunes messieurs forts en thèmes. Et il y a de tout cela quinze ans.