Sur mes instructions, mon valet de chambre m'apporta à Sospel toutes les lettres que m'avait adressées Félicien. Je pris plaisir à les relire, lentement, les relisant et les relisant encore, songeant, non sans trouble, à l'honneur qui rejaillirait sur moi de leur publication—car les protestations d'amitié, les hommages ne m'y étaient point marchandés.

Je m'absorbai dans cette étude pendant plusieurs mois.

Sospel est une très vieille ville, traversée par le torrent de la Bévéra, entourée comme en un cirque de très hautes montagnes: le mont Braus, le Barbonnet, le Mangiabo, la Testa di Cane, la colline de Santa-Lucia. C'est un coin pittoresque, mais depuis longtemps mort. On s'y trouve à cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer, entre des bois d'olivier—la seule ressource du pays—et quelques vignes. Les étrangers n'y viennent pas, les passants y sont rares, les habitants parlent un langage aussi différent de l'italien que du français, une sorte de patois difforme et violent où se retrouvent les traces de la naïveté paysanne et de cette âpreté que les grandes solitudes donnent à la voix humaine comme au chant des oiseaux et aux accents des bêtes. La vie qu'on y peut mener, c'est la vie bestiale ou la vie contemplative,—regarder le sol dont on tire sa pâture ou admirer les sommets neigeux que hante le rêve. Aucune autre alternative. Soyez poète ou ruminez. Les gens du pays ruminent, quelques passants vont et viennent qui songent. Ceux-là, l'habitant les exploite.

En une heure, si l'on suit la Bévéra par une route à mulets, on descend en Italie entre deux villages liguriens, la Piena et Olivetta, le premier perché sur une haute roche comme une aire d'aigles, le second caché dans la verdure comme un refuge de tourterelles. Par la grande route on gravit le col de Brouis pour dégringoler ensuite vers une succession de localités singulières: Breil, les pieds dans le torrent de la Roya; la Giondola, qu'entourent des glaciers à pic; Saorge, accroché aux flancs de la montagne sur un précipice de cinq cents pieds; Fontan, la frontière italienne, avec sa population de déserteurs, de douaniers et de contrebandiers.

Il faut quatre heures environ pour gagner le chemin de fer, qui s'allonge sous la route de la Corniche entre Nice et Gênes. Les sentiers sont mauvais, ce qui arrête les touristes. En hiver, ils disparaissent sous trois pieds de neige, ce qui arrête jusqu'au service de la poste.

Je suis resté là… Combien de temps?…

Je ne me le rappelle plus exactement.

Le certain, c'est que j'y arrivai dans les premiers jours de novembre et que je n'y fus convenablement installé que vers la fin de janvier.

Mes premières semaines furent consacrées à des promenades. Chaque jour, après déjeuner, je montais au sommet de Santa-Lucia où subsistait le mur ruiné d'une antique forteresse sarrazine. Assis dans l'herbe, le dos tourné au soleil, j'y traçai les premières notes de mon travail, m'attachant à les classer avec ordre, car le plus souvent les souvenirs affluaient à mon cerveau dans un tumulte d'inspiration orageuse. Les faits se représentaient en foule, avec le tohu-bohu et le mouvement compliqué des foules. Il y avait lutte entre ma mémoire sensibilisée par le travail et mon énergie violentée.

Je classais, je classais…