Une chose curieuse, c'est qu'au retour de ces promenades j'éprouvais une gêne, un alourdissement de tous mes membres, une fatigue cérébrale accablante, l'absorption de toutes mes forces vives par l'unique préoccupation de mon oeuvre. Le portrait de Félicien, accroché dans mon cabinet de travail improvisé, me paraissait remplir toute la chambre et faire pâlir les objets dont il était entouré. Ma trop persistante application à relire la correspondance du mort amenait que maintenant des phrases toutes faites me venaient aux lèvres dès que j'ouvrais la bouche et que je prononçais ces phrases malgré moi, sans motif, dans la solitude. Mon esprit évidemment était tendu vers les diverses faces d'une même image, d'une seule idée, et s'accoutumait à cette tension préméditée. Il y a une gymnastique du cerveau comme il y a une gymnastique des muscles. L'esprit se plie volontiers à la discipline qu'il a lui-même imaginée. C'est affaire de volonté, tout simplement. J'avais voulu penser à Félicien, je pensais à Félicien. Si je n'avais pas voulu penser à Félicien, je l'aurais oublié bientôt.

Ceci n'est pas douteux.

La preuve en est qu'Henriette n'ayant aucune part, sinon minime, dans mon oeuvre, ne se rappelait que faiblement et de loin en loin à mon souvenir. Je l'évoquais mollement, sans regret et sans désir, comme j'aurais évoqué une camaraderie vague. Aucune nouvelle ne m'en était parvenue depuis mon départ de Paris, et je ne m'étais ni affligé ni froissé de cet obstiné silence.

Décidément, de ce côté tout était bien fini. Le temps écoulé avait émoussé jusqu'à la précision de sa mémoire. Je ne la voyais plus que flottante, indécise, sans forme personnelle, sans couleur propre, sans caractère intime, pêle-mêle avec les autres femmes que j'avais possédées.

Il faut arriver à un certain âge pour connaître combien facilement le passé s'évapore. Un jour vient où l'homme résume ses impressions mortes par un chiffre d'une humilité navrante; et, comme dans les exhumations, il pourrait faire tenir tous ses souvenirs—amours, amitiés, ambitions, misères—dans un tout petit cercueil.

Oublier! Ce doit être bon! J'ai eu à Sospel des soirs bienfaisants. C'était à l'heure mixte où le soleil, près de disparaître derrière les neiges éternelles de Turini, laissait tomber dans la vallée l'or rouge de ses dernières clartés, tandis qu'au loin, par-delà les rochers alpestres, montait le frissonnement des rayons lunaires. Quelle paix! Quelle sérénité! Quel doux bercement de l'heure!

De légères vapeurs d'azur s'élevaient du torrent vers les grêles oliviers des collines; la transparence de l'air s'irisait de demi-teintes charmantes, de tons fins d'une tendresse exquise; les maisons se fermaient sur la hâte des troupeaux et s'allumaient de lueurs de braises.

Je contemplais de la terrasse de ma villa. Tout se taisait. La nuit ouvrait bientôt sur la nature la richesse de ses écrins bleus. Il me semblait voir pleurer les étoiles, si délicieusement pâles à ce moment. Par secousses, le râle d'un épervier traversait la tranquillité sonore du soir comme une plainte lugubre. C'était presque la mort, c'est-à-dire la plus complète et la plus sincère impression de la nature; car, ce qui fait l'attrait de la campagne, c'est qu'on s'y sent mourir un peu.

Ces soirs-là, le sommeil m'accablait plus vite. Le sommeil, la mort,—deux termes qui se lient et dont le second parachève le premier. Dormir console souvent de vivre. Si l'homme n'avait pas le sommeil, mort temporaire, suspension absolue des douleurs et des chagrins, il n'aurait peut-être pas la patience d'attendre jusqu'à la mort!

VI