Non.

Des remords?

Ah! nous y voilà! Des remords! Leur premier mouvement à tous sera de supposer que j'avais des remords. C'est une manie.

Mais—je vous le demande un peu—à propos de quoi aurais-je eu des remords?

Je ne suis pas un saint; il s'en faut. Je sais mes qualités et n'ignore point mes défauts. J'ai commis un grand crime, une trahison, une lâcheté—tout ce que vous voudrez—mais, je l'affirme, je ne connais pas le remords, je n'ai jamais éprouvé le remords, et il n'est pas possible que je l'éprouve. Il y a pour cela des raisons absolues, des raisons de premier ordre.

Je vais les énumérer.

L'homme a cette supériorité sur les bêtes et sur la femme d'être un animal raisonnable et prudent. Il a consacré d'innombrables heures à édicter des mesures de préservation contre lui-même, à limiter ses actions, à endiguer le domaine ouvert à ses appétits—lesquels appétits se réclament de la nature et semblent, au premier abord, de droit. Ces appétits ne se révèlent pas seulement par eux-mêmes, c'est-à-dire par le désir qu'éprouve l'homme de les satisfaire; ils se compliquent du sentiment de la préférence qui les modifie et souvent les dénature au gré d'influences singulières que nous nommerons—si vous le voulez bien et faute d'un autre mot—psychologiques. Préférer, cela est redoutable. Si l'homme ne préférait jamais, il serait parfait. Ses ambitions seraient égales, ses désirs seraient raisonnables, ses goûts seraient sensés, ses folies mêmes auraient une frontière: la résignation facile ou l'indolente indifférence. Le secret de toute vertu est là; et les puissants du jour penchés sur l'étude du bien public, inventeurs de systèmes ou élaborateurs de lois, feront sagement de ne pas chercher ailleurs l'inconnu des réformes sociales dont la réalisation tardive tourmente les peuples. Y pourront-ils quelque chose? Non. Le mal est fait; l'homme préfère. Il a mangé le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal; il discerne, il compare, il choisit, sans s'apercevoir qu'il devient ainsi lui-même son propre ennemi et que, de chacun de ses choix arrêtés, sort pour lui une torture ou le germe d'une faiblesse nouvelle, d'un appétit vierge. Car entre l'homme et son désir, il y a toujours disproportion.

C'est de la préférence—à l'état de goût chez les uns, de passion chez beaucoup d'autres—que sont nés chez l'homme le souci des scrupules et l'entraînement au mal. La civilisation a essayé d'étendre sur l'ensemble de ces forces diverses, contradictoires, une réglementation dont les éléments, d'abord épars au fond des consciences, ont été réunis peu à peu par la suite, sous forme de lois et dans l'unité des codes.

A cet égard, il n'y a jamais eu entente absolue ni concert universel. Il suffit de jeter un regard sur les différentes législations qui gouvernent le monde pour constater l'effarement du jugement humain. Ici, la loi s'inspire des grandes lignes d'une religion, de l'Évangile, par exemple, et s'applique dans l'interprétation la plus étendue de la parole divine. Ailleurs, elle prend sa source et son prestige dans les caprices d'un autocrate, et, en dépit de tout frein comme de toute logique, impose une domination absolue d'autant plus dévotement observée qu'on la sent peser plus stupide et plus féroce. Ailleurs encore, elle répond à certaines conditions particulières de climat et de position géographique; elle relève de la politique et de l'hygiène. Ailleurs enfin, elle semble comme l'héritière indigne de la légende et tire sa force de la fable. Quelquefois elle est juste; trop souvent elle est seulement forte. Il importe de ne point oublier qu'elle fut toujours édictée par des maîtres. Au demeurant—j'y reviens—elle est diverse.

Ici, en Europe, la famille est institution sacrée. A Pucchana, une tribu des îles océaniques, il est normal qu'un fils assomme ses vieux parents dès le jour où ils deviennent incapables de subvenir à leurs besoins par la chasse et par la pêche.