Chez nous, le mariage est indissoluble, nous sommes monogames; la polygamie est la loi en Turquie, et l'époux mahométan chasse comme une esclave telle ou telle de ses femmes qui a cessé de lui plaire.
Un mari parisien dont les harmonies conjugales ont été troublées par quelque scandaleuse aventure devient un objet de risée ou de pitié; sur les bords du fleuve Rouge, le mortel assez fortuné pour qu'on lui ait enlevé sa femme devient un objet d'envie, de jalousie et d'admiration.
On tient pour infâme l'Européen capable de livrer son épouse à autrui; en Perse, le voyageur assez mal inspiré pour repousser les offres adultères de son hôte courrait la chance de se voir couper le nez et les oreilles.
Le vol était flétri à Rome, récompensé à Sparte.
Bref, de tout temps, l'esprit humain est à tâtons. Il lui est impossible de s'élever réellement, d'atteindre aux grandes et éclatantes vérités devant lesquelles s'agenouillerait la totalité de l'espèce. Il s'est fait des lois, il n'a pas trouvé la loi. De là, une illusion dont se félicitent, l'une après l'autre, les générations. On croit bénévolement au progrès, à des conquêtes. Hélas! de tout temps les choses ont été aussi mauvaises; seulement elles paraissent un peu meilleures à l'orgueil des vivants, et cela les console.
Amour-propre national à part, je proclame que la plus équitable de ces lois mauvaises est la loi française. J'en trouve la preuve dans le témoignage constant de l'Europe: on nous suit, on nous imite. Les quelques améliorations dont pourrait se targuer l'étranger ont passé par nos codes, ont été dans l'origine des vérités chez nous et, si nous sommes devenus plus pauvres, il n'en faut accuser que l'extrême mobilité de nos institutions politiques. C'est chez nous qu'a été choisi le modèle, à tort ou à raison. Les législations qui se respectent partent du code Napoléon ou y reviennent. Ce n'est pas une appréciation, c'est un fait.
Eh bien, je suis le fidèle observateur de la loi française.
Il est vraiment admirable que les hommes aient, dès les premiers âges, cherché une règle en dehors ou au delà de la loi proclamée. Pourquoi faire? Dans quel but? Par quel mobile? Est-ce par une perversité de leur nature ou en conséquence de cet instinct de révolte dont tout être pensant est atteint? De là, les philosophies, aussi diverses, aussi contradictoires que les lois; de là les théories morales progressistes ou réactionnaires; de là les systèmes et les coteries. De cet amas de formules le génie de l'homme n'a rien pu tirer d'indiscuté. Nous en sommes encore au chaos, et ce chaos ne compte plus ses victimes.—L'homme n'a que ce qu'il mérite. C'est bien fait pour lui.
Avec un peu de raison, par le renoncement à ce sentiment de préférence, source de tous ses tourments, il pouvait arriver sinon à l'unité jurique—ce qui impliquerait le règne impossible de la fraternité universelle—du moins à une sorte d'harmonie entre les législations. Il lui eût suffi pour cela de tuer en lui la prétention des supériorités personnelles, de se soumettre, de reconnaître loyalement, dans l'âge de raison, les faits accomplis, et d'abandonner sa conscience aux seuls jugements qui entraînent une consécration.
Il faut être bête à ramer des choux pour se torturer à plaisir, alors que tout s'accorde pour votre tranquillité. Ce sont évidemment des malades, les hommes assez faibles pour s'imposer à eux-mêmes un tribunal imaginaire et des pénalités fictives. La vie n'est-elle donc pas assez difficile? Les pénalités effectives ne sont-elles pas assez lourdes à ceux que leur mauvaise fortune y expose? N'est-ce pas une preuve de folie que cet acharnement à s'interpeller, à se frapper de sa propre main?