Comment! je me jetterais à corps perdu dans de folles divagations, je m'obstinerais à regarder constamment, même les yeux fermés, une lamentable figure, ce Félicien funambulesque que je sortirais de sa tombe à force de volonté et de souvenir. J'aurais d'atroces insomnies, des hallucinations de ronde macabre, des visions de cimetière! Je sentirais dans les ténèbres mes cheveux se dresser sur mon crâne, ma chevelure devenir vivante, sensible; j'entendrais des sanglots s'élever de l'enfer pour se ruer à mes oreilles, pareils aux hurlements d'une chienne devant un charnier!

Non, non, non! Cela n'est pas! Si quelque tourment moral doit m'être infligé, il ne doit pas excéder, en bonne justice, ce que j'aurais souffert d'un emprisonnement de trois mois.

Je repousse le remords comme une iniquité. Je proteste. Je ne veux pas des apparitions sanglantes, des doigts glacés qui se posent, invisibles, sur le front des damnés et y laissent le stigmate de pourpre d'une brûlure ineffaçable.

Allons donc!

Cauchemars que tout cela!

Autrefois, je ne dis pas; des choses comme celles-là étaient possibles. Oreste fuyait sous la persécution des Erynnies, courait comme un aliéné en jetant à la nature entière les cris furieux de son épouvante. Mais c'était à une époque où l'homme, incapable encore de raison, avait besoin de contempler des images pour comprendre, de donner une forme, une couleur visible aux réalités invisibles. Ignorant, poétique, il vivait en pleine mythologie; il lui fallait des statues, des incarnations. Alors il était impossible de se soustraire aux influences extérieures; elles entraient dans l'esprit par les yeux.

Aujourd'hui nous avons jeté bas les vieilles idoles. Dans le désert morose où nous marchons, nous pouvons fouler aux pieds la poussière marmoréenne des dieux tombés. Les symboles dont l'aspect troublait si pernicieusement les cervelles humaines se sont écroulés un à un dans le passé. Plus de statues. Les grands fleuves où pendant des siècles avait tremblé leur reflet sont taris, comme épuisés par le temps, et roulent tristement leurs eaux mortes sur leurs torrents desséchés. Bientôt toute trace de l'ancien monde aura définitivement disparu; nous serons guéris des allégories et nous ne risquerons plus de gémir sous des tourments inconnus.

Il était jadis un ciel peuplé de divinités menaçantes;—du moins l'homme y croyait. La science, la raison, ont successivement tué chacune de ces chimères qui faisaient de l'ombre sur nos pensées. Nous savons qu'il n'y a rien là-haut, au-dessus de nos têtes, rien, pas même de l'air respirable. Nous pouvons vieillir en toute sécurité.

Pour concevoir le remords, il faudrait donc que je fusse devenu fou, véritablement.

Et je ne suis pas fou!