—Un mot encore. La source minérale est située dans le parc; on la dit riche en sels de tous genres. Peut-être trouverez-vous à l'exploiter. Dès lors, Lathuile devient une station balnéaire, vous enrichissez le pays, et votre affaire est faite.

—J'achète, répondit Gédéon.

Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les Basses-Alpes, et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'une armée d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le château, relever les routes, remettre tout à neuf. Des jardiniers en renom furent chargés du parc, un des grands ébénistes du faubourg Saint-Antoine fournit l'ameublement, un chimiste et des médecins s'occupèrent d'analyser la source qu'un ingénieur se hâtait de capter.

Le notaire ne s'était pas trompé: l'affaire s'annonçait excellente. Les réparations purent être achevées rapidement et sans trop de frais. L'eau de la source fut jugée précieuse. Le parc regorgeait de gibier à poil et de gibier à plume. Le voisinage promettait des excursions intéressantes: ici c'était un vieux castel élevé par des Templiers; ici un souterrain profond contenant nombre de grottes pittoresques; là des ruines romaines, un cirque, un arc de triomphe; là de hautes montagnes chargées de sapins verts; là de gracieux vallons courant le long d'un torrent jaseur où frétillaient des truites.

Sur les avis du notaire, Gédéon n'hésita point à faire marcher de front la gloire et les affaires. Non loin du château, il fit élever un hôtel superbe, sur le modèle du Cosmopolite de Cauterets, entoura la source d'un établissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches, etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges, quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino dont on vantait à l'avance la salle des fêtes et le théâtre, de grands cafés installés sur le modèle des plus luxueux établissements.

Gédéon se multiplia. Il fit don à la commune d'une pompe superbe achetée chez le fournisseur des pompiers de Londres; grâce à ses libéralités, le conseil municipal put relever l'école primaire, construire une salle d'asile, planter quelques mûriers devant l'église. Le curé reçut sa part: une chasuble brodée d'or et deux tableaux exécutés sur commande par un peintre sérieux. Gédéon habilla de neuf le garde-champêtre et distribua les emplois de l'établissement thermal entre les jeunes gens les moins ignorants du pays.

Trois médecins de la Faculté de Paris furent attachés à l'exploitation. Un orchestre prit possession du casino et fut bientôt suivi d'une troupe de comédiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ après la mort du vieux Babylas, on put lire à la quatrième page des grands journaux l'annonce suivante:

SOURCE PRÉGAMAIN PAR LATHUILE (BASSES-ALPES) Établissement de premier ordre.

Suivait le détail.

Gédéon recommandait son hôtel, le Grand-Hôtel de Lathuile, le plus vaste et le plus important du département, ayant un grand jardin au midi, entouré de salons, de restaurants.—Ascenseur hydraulique desservant tous les étages.—Chambres et salons.—Table d'hôte.—Salons de lectures et de musique.—Fumoirs.—Billards.—Omnibus à tous les trains.—Prix modérés.