—Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la renommée, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique? Ici, aucun danger à courir, rien à perdre. Selon les circonstances, il vous serait même possible d'augmenter votre bien. Peut-être, au début, quelques sacrifices seront nécessaires; mais un homme disposé à dépenser deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne reculera pas devant une dépense de deux ou trois cent mille francs… Au temps où nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que faire des intelligences supérieures; les hommes de bonne volonté lui suffisent. Vous avez la résolution, le désir, l'ambition de parvenir. C'est pour le mieux… Voulez-vous un sage conseil?… Achetez une propriété importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez, embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles et aux concours régionaux. Devenez le bienfaiteur des orphéons, des compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des sociétés philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois maire de la commune, en deux ans conseiller général, puis député aux prochaines élections. Et qui sait?… une fois à la Chambre, ne pouvez-vous parvenir au ministère?… Enfin, voyez, examinez… Je reste votre très humble serviteur.
Gédéon répondit:
—Notaire, vous me sauvez la vie… Soit, je consens à devenir ministre. Un jour, plus tard, nous arrêterons le choix du département ministériel qu'il me faudra accepter…—Que diriez-vous de la marine?…—mais, pour le moment, il s'agit de courir au plus pressé. Je bats des mains à votre idée. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif, riche, décidé, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce à découvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? Où est l'arrondissement pauvre? Où se trouve le domaine à vendre? Où vivent mes futurs électeurs? Achevez, je suis prêt… Car vous ne m'avez pas dit tout cela sans garder une arrière-pensée?
—Peut-être…
—Je vous écoute.
—Voici… Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi Charles X, fortement septuagénaire, vieux garçon, retiré dans un petit village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses héritiers désirent vendre château, parc, terres, forêts, tout enfin. C'est pour rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, réparez le château, faites un peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe à incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois même me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minérale dont on pourrait tirer parti… Au surplus, je vais demander le dossier si vous jugez que l'affaire vaille d'être examinée…
—Je crois bien!
Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier.
—Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1° un château construit vers la fin du siècle dernier, avec dépendances, communs, écuries, remises, etc.; 2° un parc de trois cents hectares entouré de murs; 3° une forêt, dite de la Gardule, comprenant une superficie de six cent cinquante-sept hectares… Le tout est d'un revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothèque. Point de charges. Entrée en jouissance immédiate.
—J'achète, interrompit Gédéon.