—Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut différent.
—Ah?
—Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des Caffres. Ceux-ci creusèrent une fosse et y descendirent l'explorateur, puis ils rapportèrent les terres de façon que M. Leduc se trouva enterré vivant, la tête hors du sol. Alors les Cafres vidèrent sur cette tête un panier contenant deux cents rats, pleins de santé et d'appétit.
—Fichtre!
—Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance.
—Mais…
Depuis un instant, Gédéon commençait à méditer sur la nécessité d'installer des voies ferrées dans le Congo et jusque sur les plateaux du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'étendait guère qu'à quelques mots entrés dans l'argot parisien, tels que macache, bézef, mouquère, bono turco, maboul et ne lui eût point permis de soutenir une conversation avec un émir. Dix années consacrés à copier des rôles dans une étude de la rue Joquelet ne lui avaient donné qu'une idée très vague du Coran. Et en songeant aux privations imposées par l'entreprise à ce René Caillé qui se passait de manger comme on se passe d'aller à l'Odéon, le millionnaire se disait qu'après avoir mangé mal lorsqu'il était pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout maintenant qu'il était riche.
Bref, le notaire n'eut pas grand'peine à lui faire entendre qu'on pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dévorer vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes primitifs.
—Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo aiment généralement leurs frères d'Europe comme nous aimons les oeufs sur le plat, c'est-à-dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas probable où vous seriez utilisé là-bas pour un dîner de noces ou pour un repas de corps, il serait impossible à vos admirateurs—quel que fût d'ailleurs leur zèle—de rendre les derniers devoirs à votre dépouille mortelle. Je ne voudrais pas vous décourager, mais, voyons—la main sur la conscience—croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura englouti… Que diable!… Soyons raisonnables!…
Gédéon n'écoutait plus. Tandis que le notaire pérorait, il songeait aux moyens divers d'arriver à la célébrité: isthme à percer, canal à combler, livre à écrire, drame à mettre en scène, etc., etc. Au fond, le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo, Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure ténébreuse. On comptait aisément les explorateurs du Congo, mais les noms des hommes devenus célèbres sans avoir jamais mis les pieds à Tombouctou fourniraient une liste interminable. Par exemple, Moïse, Homère, Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, François Ier, Van Dyck, Corneille, Mme de Sévigné, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que diable! on avait bien le temps de découvrir l'Afrique. Rien ne pressait. On s'en passait fort aisément.