Pour éblouir ses collègues futurs et se créer en un jour des relations innombrables, il donna un grand dîner politique. Ce fut lugubre. Les convives, assez nombreux d'ailleurs, gardèrent tout le temps de la fête un silence de chapelle ardente. A table, ils se regardaient sans oser parler, absorbés tous par la même pensée inquiétante et cocasse. Plusieurs affectèrent de ne point boire d'eau par crainte d'une méprise. Après le repas, les salons de l'avenue Marceau furent envahis par une foule élégante, mais les conviés demeurèrent gênés et maussades. Une idée déplaisante hantait cette riche demeure et, malgré les vieux vins et la bonne chère, malgré l'amabilité des amphitryons, ce fut une fête manquée.

Enfin, conformément au décret présidentiel, la Chambre des députés rentra en séance, Gédéon s'était fait inscrire au centre gauche et avait choisi sa place au milieu de la salle, derrière le banc des ministres, face à la tribune. Ses collègues l'accueillirent avec politesse, mais négligemment, comme un honorable sans importance. Les premières séances furent sans intérêt. Il y eut tirage au sort des bureaux, élections du bureau de la Chambre, réunion des commissions, vote précipité de deux ou trois cents projets de loi d'intérêt local. Pendant huit jours, l'élu de Sisteron erra dans l'hémicycle et le long des couloirs comme une âme en peine, salué par les huissiers et les garçons de service, sollicité par l'immense cohue des mendiants qui assiègent tout homme en place.

Mais cette semaine écoulée, Gédéon voulut agir. Il était temps. Sistéron et la France attendaient.

Par quoi commencer?

Les débats à l'ordre du jour ne prêtaient point à ses débuts parlementaires. Il s'agissait des lois laissées inachevées par l'autre Assemblée, d'une liquidation en quelque sorte. Aucun moyen pour Gédéon Prégamain d'intervenir; aucune ressource. Force lui fut d'attendre, d'écouter en silence, de se borner à déposer dans les urnes de fer-blanc tantôt un bulletin bleu, tantôt un bulletin blanc.

Il dut s'avouer son impuissance. A la vérité, la vie parlementaire exigeait un apprentissage. Il ne suffisait pas d'arriver à la Chambre, d'étaler sur le drap vert de la tribune un programme électoral et de prendre la parole pour se faire écouter et approuver. Par prudence, par tact, par habileté, il convenait de patienter. Les occasions naîtraient d'elles-mêmes.

En effet, une occasion se présenta. Un soir, vers la fin d'une séance assez agitée qui mettait en question l'existence du cabinet, Gédéon Prégamain vit s'avancer vers lui un de ses collègues, M. Devès, muni d'un feuillet de papier. Le papier portait ces mots:

«La Chambre,
«Confiante dans les déclarations du gouvernement,
«Passe à l'ordre du jour.»

Pour être mis en discussion, un ordre du jour doit, aux termes du règlement, être suivi de vingt signatures. C'était une signature qu'on venait demander à Prégamain. Avec quelle joie il la donna, et comme il fut aise en entendant le président lire son nom avec ceux des autres auteurs de la motion!

Quel début!