—Vous avez tort de railler un pauvre clerc d'avoué. Député! Comment voulez-vous que je parvienne jamais à me faire élire?… De quel droit?… Par quel moyen?…
Maintenant qu'il siégeait à la Chambre, il souffrait de se voir confondu parmi les autres députés, comme naguère il avait souffert de vivre perdu dans la foule des contribuables. Il était bien député, mais un député quelconque, le premier venu des membres de la Chambre. Vainement lui eût-on expliqué que, sous le rapport de la vanité, on pouvait déjà se réjouir d'avoir obtenu une place au milieu des élus du pays. Gédéon ne se serait pas payé de ce raisonnement. La célébrité ne lui apparaissait point relative, mais absolue. A ses yeux une foule d'élus restait une foule; et ceci lui déplaisait. De son banc de député il voulait sauter maintenant au banc des ministres. Certes, il était impossible d'agir à Paris comme à Lathuile, par coups de théâtre, en prodiguant les millions et les bienfaits; il fallait de la résignation et de la patience. Rien n'était perdu.
Est-ce que le passé ne répondait pas de l'avenir? Une grande étape si rapidement parcourue ne prouvait-elle pas que l'élu de Sisteron était marqué pour de hautes destinées? Pourquoi se décourager?
—Après tout, songeait-il, mon heure n'est peut-être pas encore venue?… La République est indécise, elle tâtonne. C'est à peine si elle existe réellement depuis un an, par la retraite du maréchal. Les ministères se construisent maintenant comme les baraques de voliges, et se démontent comme des jeux de patience, s'ils ne s'abattent comme des châteaux de cartes… Quelque chose de définitif est peut-être en incubation… Attendons.
Mais les électeurs de Sisteron s'impatientaient. Perpétuellement surexcités par la rancune du vétérinaire, ils se prenaient à penser que leur mandataire ne leur faisait pas honneur. Gédéon fut averti du danger et reçut le conseil d'agir. Un discours, rien qu'un discours, un discours quelconque. On ne l'exigeait ni long ni sublime; au besoin on se contenterait d'une improvisation de cent lignes, mais il fallait parler; la réélection se trouvait en jeu.
—Diable! pensa le député, ne paressons pas!
Précisément, la Chambre venait d'achever une discussion importante. L'ordre du jour portait la délibération d'un projet de loi relatif à une question de prêts hypothécaires, et qui rentrait dans les connaissances de l'ancien clerc d'avoué. Il parcourut le texte du projet, creusa la question et, la veille du jour où devait s'ouvrir le débat, il alla se faire inscrire par le président pour prendre la parole.
Le président parut surpris, mais il s'exécuta. Bientôt la nouvelle courut dans les couloirs et dans les bureaux. M. Prégamain de Lathuile monterait à la tribune.
—Ah bah!
—C'est officiel. Il vient de prévenir le bureau.