Ainsi, tant d'efforts accomplis, tant de millions dépensés aboutissaient à une catastrophe gigantesque. Jamais homme n'avait été à ce point ridicule. Il ne s'agissait pas cette fois d'une légère question d'amour-propre, d'une intention malicieuse soupçonnée dans un mot équivoque. Non, Gédéon se sentait ridicule devant l'univers. La France entière, représentée par ses députés du territoire, de l'Algérie, de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Cochinchine, s'était moquée de lui. Il avait entendu le rire formidable d'une nation. Et demain grâce au télégraphe, on ne rirait pas seulement en France, mais partout, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Calcutta! L'histoire n'avait point encore enregistré de chute aussi profonde.
Errant au hasard dans les rues, il échoua devant un restaurant où il fut s'asseoir à l'écart moins pour manger que pour se reposer; car sorti du Palais-Bourbon vers trois heures, il avait marché jusqu'à sept heures du soir. Tremblant d'être reconnu dans la salle, il demanda un cabinet et, par contenance, commanda à dîner.
Dès le premier service, il congédia le garçon.
—Laissez-moi, dit-il. Je sonnerai.
Un grand politique l'a dit: Il faut tout prendre au sérieux, il ne faut rien prendre au tragique.
—Voyons, pensait Gédéon, il s'agit de regarder tranquillement où nous en sommes… J'ai été bafoué, berné, hué, conspué. Soit. Ne nous dissimulons pas que cette journée aura un lendemain. En ce moment, les journalistes me mettent en chansons. De même qu'on a métamorphosé Limayrac en fleur comme Narcisse, peut-être va-t-on me changer comme Biblis en source. Pendant une bonne semaine, je serai livré en pâture aux chroniqueurs, aux échotiers, à la férocité des plaisanteries. Bien… Les gens de Sisteron pousseront des hurlements et mon ancien concurrent se montrera implacable… Parfait… Mais à tout bien considérer, cette mésaventure peut-elle être qualifiée d'originale?… Nenni!… On m'attaquera, mais qui n'a-t-on pas attaqué? On me bafouera, mais qui peut se flatter d'échapper à l'ironie? On ira jusqu'à me calomnier, mais connaît-on des bornes à l'audace des calomniateurs?… Si j'en crois le témoignage de l'histoire, la célébrité naît généralement des persécutions; les grands hommes sont, pour la plupart, de grands calomniés. Comme on attaquait Thiers! Comme on attaque Gambetta! Comme on attaque Bismark! Comme on calomnie Garibaldi! Comme on raille Jules Simon! Aucun d'eux n'a pourtant songé à se jeter à l'eau. Confiants dans leurs destins, ces hommes prédestinés dédaignent la raillerie, méprisent l'outrage. Ils vont, ils marchent, ils persistent… Je suivrai ce noble exemple; je serai, moi aussi, fort, vaillant, dédaigneux! En définitive, on ne me blaguera jamais autant qu'on a blagué Napoléon Ier!
Il s'arrêta pour goûter son potage qu'il trouva excellent.
—J'étais fou de désespérer, se dit-il encore. Certes, l'assaut a été rude, j'en suis encore suant et rompu; mais les morceaux sont intacts. Si je compare ma situation à celle du malheureux dont nul ne s'occupe, je dois, au contraire, me féliciter. Tout ceci n'est qu'une épreuve. Jusqu'à présent les choses marchaient trop facilement, je menaçais d'arriver trop vite. Que diable! un temps d'arrêt ne compromet pas un voyage! On se repose, on médite, on prend des forces pour repartir bientôt. La commission des congés comprendra ma position et m'accordera quelques semaines; les électeurs liront mon discours dans l'Écho de Lathuile, et je ruinerai mon concurrent en installant dans l'arrondissement un vétérinaire dont les consultations seront gratuites… On m'aura nargué pendant huit jours, mais dans deux ou trois mois personne ne pensera plus à l'incident… On oublie si vite à Paris!… D'ailleurs ma conscience ne me reproche rien, et je puis affirmer qu'en cette affaire tous les torts appartiennent à mes collègues… Je venais en homme sérieux discuter sérieusement une question sérieuse; j'étais de bonne foi et de bon vouloir. Eux, ils ont été bêtes et féroces, ils ont ri à propos de choses qui ne se rattachaient nullement au débat, et m'ont grossièrement fermé la bouche. Eux seuls ont causé le scandale, eux seuls doivent en rougir. Il se trouvera bien, je l'espère, un journal pour présenter la chose sous cet aspect… Du reste, j'ai l'Écho de Lathuile et je compte bien m'en servir.
Dans les heures de crise, la moindre consolation semble précieuse. Malgré son trouble, le malheureux Gédéon avait dressé un menu de premier ordre et commandé un délicieux repas. La solitude lui rendait un peu de calme, la bonne chair lui remit un peu de courage au coeur. Il se réjouissait d'avoir évité l'avenue Marceau, la mauvaise humeur de Théodora, le dépit du notaire, la venue possible des visiteurs et des pétitionnaires. Il se promit de rentrer assez tard, de se distraire, d'entrer dans un théâtre ou dans une salle de concert pour passer gaiement la soirée et achever de se remettre. Depuis longtemps il ne s'était plus permis la moindre distraction. Ce soir, il méritait bien une petite fête. Oui, mais s'il était rencontré, reconnu, montré au doigt?… Eh bien, on le reconnaîtrait, voilà tout! On verrait qu'il se montrait sans peur, étant sans reproche.
Dans cette intention, il acheva plus rapidement son repas. L'espérance, la confiance lui revenaient avec l'appétit. Il but une bouteille de chambertin et une demi-bouteille de Roederer, histoire de s'égayer un brin. De nouveau, il vit tout en rose,—en rose pâle, mais en rose.