—Tout à l'heure.
Cependant les autres modèles étaient arrivés: Nelly, la grosse Anglaise blonde qui posait les Parisiennes chez de Nittis; Victorine, le rapin de Sarah Bernhardt, qu'employait Alfred Stevens; Nana Mehrer, le modèle ordinaire de Jules Lefebvre qui a exécuté d'après elle sa Vérité pour le musée du Luxembourg; Gabrielle, l'esclave mauresque de Benjamin Constant; Mimi, une des blanches nymphes de Corot; Maria la Belge, de l'atelier Gérome; Nini, la Biblis du sculpteur Suchetet; Élise Fanet, le modèle de Manet; et jusqu'à Sarah l'Anglaise qui arrivait toujours après toutes les autres, grise du gin avalé en route dans les cabarets du quartier Pigalle.
Les clients continuaient d'entrer. Deux ou trois fois, la porte s'ouvrit pour une bande annoncée par un tumulte de voix joyeuses—de gros timbres d'hommes et des rires frais de filles en gaieté. C'étaient les petites troupes fugitives du Rat Mort ou de la Nouvelle Athènes, les camarades attablés là-haut sur leur absinthe avec ceux du boulevard Rochechouart et de l'avenue Trudaine, les colons du Clou et du Chat Noir, amenant de nouvelles figures ou jaloux de prendre un peu l'air. Puis des gens qu'on voyait de loin en loin, une fois ou deux fois par mois, des musiciens, des ingénieurs, des hommes de Bourse, pris d'une dilection intermittente pour ce petit estaminet d'artistes.
Ceux-là prenaient à peine le temps de s'asseoir et d'avaler quelque chose avec beaucoup d'eau.
Des irrégulières passaient, s'accoudaient à un pilier de fonte ou s'arrêtaient devant un coin de table pour échanger un: «Ça va bien? Au revoir!» Quelques-unes possédaient une place dans le coin des modèles; c'était Éva, la maîtresse d'un marchand de couleurs de la rue Fontaine; Louisa, séparée de son mari—un ancien chef d'escadron, oui, mon cher!—et vivant d'aumônes; Louise Dupin, la brocanteuse, avec, sous le bras, un paquet d'esquisses escroquées dans les ateliers et qu'elle vendait à des amateurs naïfs.
Maintenant tous les becs de gaz étaient allumés, et la salle aux murs blanc et or flamboyait dans une atmosphère lourde de ragoûts fumants et de bouteilles éventées. Une horreur! C'était à étouffer. On se passait la carte, un menu pauvre avec des plats de buffet de chemin de fer. Les voix, d'abord languissantes, suspendues, se réveillaient bientôt; on causait avec plus d'entrain, non plus seulement dans le voisinage étroit limité par le couvert, mais de table à table, d'un bout de la salle à l'autre. La causerie courait en tous sens, spirituelle et désordonnée, se heurtant aux idées et aux folies, touchant à tout dans de beaux élans d'effronterie juvénile et sincère, et pouvant se décanter en une essence bizarre mêlée de paradoxes éperdus et de pensées profondes. De cette rumeur de paroles bourdonnantes, librement dites, s'envolaient par éclairs un mot juste, un jugement sain et droit, une observation fine, une formule poétique qui donnaient à ce tapage une incomparable grâce de jeunesse.
Dans leur coin, sous l'escalier, caquetaient les gamines essoufflées, la bouche pleine, à travers leurs fringales de vingt ans. Quelques-unes, sérieuses, parlaient peinture, défendaient les peintres qui les employaient et les tableaux pour lesquels elles avaient posé. Une petite blonde, d'apparence poitrinaire, demeurait stupide, enfoncée dans le divan adossé à la muraille, la tête en arrière, le regard errant au plafond avec une expression de contemplation bête et heureuse. D'autres se querellaient, jalouses, enragées, avec des attitudes dignes et en pinçant les lèvres pour s'appeler «chère madame».
Enfin on entendit un bruit de voiture devant la brasserie, dans la rue de La Rochefoucauld; puis la porte s'ouvrit et l'on vit apparaître Gilberte au bras d'un beau vieillard décoré qu'elle poussait un peu.
—Mais entrez donc!…
Il y eut un brusque arrêt des conversations. Tous se levèrent pour saluer.