—Voyez-vous, Roland, mon garçon, cette enfant-là, ce n'est pas une femme, c'est un monde. Il y a deux ans j'étais vidé, usé, fini quoi! Une vieille barbe du Salon, un birbe à palmes vertes, quelque chose de lamentable et de comique… Je peignais par routine, sans plaisir, je faisais des portraits de magistrats et de femmes du monde, des types embêtants… Eh bien, du jour ou j'ai eu déniché cette merveille-là, changement à vue! Je me retrouve du talent, parole d'honneur, ce qui ne m'était plus arrivé depuis 1865. Je me reprends à aimer mon art franchement, passionnément, naïvement, comme je l'aimais à vingt ans, quand j'arrivai à Paris. Absolument comme à vingt ans!… Toutes les beautés que je rêvais alors et dont j'avais plein le coeur, plein la tête, cette enfant-là me les a données… et sans compter, royalement. Je lui dois de connaître Junon et d'avoir contemplé Cléopâtre. Cette fille de concierge semble issue d'une race de dieux. A elle seule, elle est aussi belle que Sémiramis, Pasiphaë, Imperia et la princesse Borghèse, plus belle peut-être, car elle réunit, elle résume les beautés éparses entre mille et mille femmes… Je ne suis pas encore arrivé à saisir la tête d'expression de sa figure; elle les a toutes… Sur la moindre indication, elle prend la pose, toute seule, naturellement pour ainsi dire, avec une facilité et une rapidité d'assimilation qui sont un don. Je n'ai trouvé ça chez aucune autre… Elle n'est pas un modèle, elle est le modèle, le seul. Un pli du front, un mouvement de la lèvre, une flamme où une langueur dans le regard, et elle se transforme, elle se transfigure, elle revêt une beauté nouvelle, une splendeur inattendue, un charme inconnu. Elle n'est pas seulement la forme pure, créée pour la contemplation et l'ivresse des artistes; elle n'est pas seulement la coupe divine, d'où se répand l'idéal, elle est l'esprit, elle est l'âme, mon cher, elle fait penser… Admirable créature et sublime tragédienne… Il ne faut pas se leurrer; ce qui survivra dans mon oeuvre aura été inspiré par elle… Vous avez vu mon Ophélie?… Eh bien, vous verrez mon Hérodiade… une Hérodiade blonde, c'est de l'aplomb, ça, hein?… Eh bien, on jurerait une autre femme!… Plus rien d'Ophélie n'a survécu dans le modèle; c'est farouche, c'est terrible, ça a une allure d'horreur sacrée!… Voulez-vous me donner un peu de feu?…
Ils firent quelques pas en silence; puis le vieillard reprit:
—A propos, j'ai lu votre volume de vers, le dernier, les Tendresses. C'est beau, c'est très beau, et ça ne me plaît pas… Ne défendez pas votre oeuvre, je m'explique; je vais du moins essayer de vous expliquer… D'abord, vous avez du talent, beaucoup, beaucoup de talent, de la sincérité, quelque chose d'honnête et de naïf qui séduit le lecteur et le fait votre ami dès les premières pages… Mais croyez-vous qu'il suffise en art de faire bien?… C'est une théorie; beaucoup pensent qu'on répond à toutes les exigences de l'esprit en se bornant à déployer une habileté maîtresse. Mais j'ai aussi ma théorie, et la voici: On n'est un artiste qu'à la condition d'embrasser la nature tout entière. Comprenez-vous? Par exemple, un peintre animalier est un peintre animalier, mais il n'est pas un peintre. S'il n'est ému ni devant l'homme ni devant la mer, s'il réserve toutes les ressources de sa personnalité au culte des petits moutons et des chevaux anglais, cela suffit, il est classé. Possible qu'il montre du talent et soit compté pour un grand homme; ce n'est pas un artiste, c'est un spécialiste… Vous, Roland, vous n'êtes peut-être pas un spécialiste, mais à coup sûr, vous êtes un égoïste.
—Je ne comprends pas, fit Roland.
—Attendez… En art, on devient égoïste par accident. C'est votre cas et ç'a été le cas de bien d'autres, parmi les premiers même… Tenez, prenons par exemple Beethoven devenu sourd. Vous en êtes là. De même que Beethoven n'entendait plus la chanson des bois, la plainte du vent, l'éternelle et profonde symphonie de la nature et qu'il écoutait alors pleurer en lui les mélodies de son coeur; de même vous avez perdu toute tendresse pour les choses et les créatures qui vous entourent. Vous écoutez chanter dans votre poitrine un jeune oiseau grisé d'amour qui roucoule vos refrains à vous et qui pleure vos propres larmes; qu'il vous survienne un espoir, qu'une souffrance vous atteigne, qu'une joie vous éclaire, et vous consentez à vous émouvoir. Vous, toujours vous, vous seul; ou plutôt l'amour qui est en vous. A part cela, au delà, rien n'existe. Le monde croulerait que vous n'auriez pas un frémissement; c'est tout au plus si vous regretteriez ce que ce monde aurait pu produire pour parer votre idole… Et encore? Vous êtes amoureux, mon pauvre ami, c'est-à-dire prisonnier. Vous vivez enfermé dans une pensée, dans une seule ambition, dans un seul désir, dans un unique rêve, dans une étroite servitude; et vous marchez à petits pas d'enfant tandis que vous pourriez traverser le monde à grandes enjambées en sentant palpiter tout entière, dans votre poitrine, l'immense humanité!
Il y eut encore un moment de silence. Maintenant Roland ne songeait plus à interrompre l'académicien; il l'écoutait attentivement au contraire. Le vieux s'arrêta pour rallumer son cigare, et il dit en reprenant le bras du jeune homme:
—Si encore cet amour vivait dans votre livre. Mais non…. Entre nous, il n'y a pas un seul vers de vos Tendresses qui ne soit adressé à Gilberte, n'est-ce pas…? Oui? Bon. Eh bien, Gilberte n'existe pas dans le poème; elle en est absente. Votre oeuvre pourrait avoir été inspirée par toute autre femme, la première venue qui serait jolie, Nana Mehrer ou Bertha…. Vous êtes tellement préoccupé de vos sensations, du soin de donner une forme à vos mélancolies, de mettre du sang dans les veines de vos images, que vous avez oublié… qui? L'idole elle-même… qui est pourtant autrement belle que vos rêves, enfant…! Tenez, le grand sentiment de l'artiste, celui qui fait les grands artistes, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas un ambitieux désir, non, c'est plutôt ce dont il souffre et ce qui le fait saigner: c'est le sacrifice…. Voulez-vous me donner un peu de feu?
Ils étaient arrivés près de la Seine, sur la place du Châtelet et ils se tenaient arrêtés entre les deux théâtres, comme s'ils eussent tacitement consenti à se séparer là. Mais le père Hermann n'avait pas tout dit.
—Venez par ici, jeune homme. Je connais dans ce coin un verre de bière hongroise dont vous me direz des nouvelles….
Quand ils furent attablés sur le trottoir de l'avenue Victoria, devant une grande brasserie toute flamboyante: