—J'ai séance chez le père Hermann. Viens donc m'y prendre à cinq heures… Il t'aime beaucoup et me demande souvent ce que tu deviens.

Il avait toujours imaginé des prétextes pour refuser. Savoir que Gilberte allait rue d'Assas lui était un supplice; entendre parler du maître lui déplaisait et l'agaçait. Il évitait de le rencontrer. Pour la première fois, il se trouvait entre le vieillard et la petite.

Le dîner eût été lugubre sans l'intarissable bavardage d'Hermann pour qui c'était une fête de passer les ponts et de monter vers les quartiers où se sont cantonnés depuis quelques années nos peintres et nos sculpteurs qui manqueraient de lumière dans les vieilles ruelles de la rive gauche, et de recueillement dans le mouvement énervé du boulevard. Certes, il était joyeux de retrouver là de jeunes talents, des renommées naissantes, des esprits vaillants et hardis, mais sa plus haute satisfaction était de pouvoir contempler encore, même dans ce cadre étriqué et vulgaire, l'adorable modèle auquel il devait ses derniers succès.

Pour employer une expression triviale, il la mangeait des yeux, accordant peu ou point d'attention à Roland et aux autres, dédaignant les câlineries des gamines. Et il allait, il allait…

Comme neuf heures sonnaient, il but son café d'un trait et se leva en disant:

—Voici l'heure à laquelle on couche les garçons de mon âge… Roland, si vous le voulez bien, nous allons rentrer cette enfant-là, et puis vous me reconduirez un bout de chemin.

Gilberte demeurait à deux pas, rue de Laval, au coin de la rue Bréda. Arrivée devant sa porte, elle tendit les deux mains à ses amis et disparut.

Hermann alluma un cigare et prit familièrement le bras du poète.

—Quelle princesse, hein! dit-il en marchant et en désignant d'un geste par-dessus l'épaule la maison qu'ils quittaient.

Puis, après une pause: