—Je vais vous dire… nous sommes allé prendre quelque chose à la taverne anglaise—vous savez, derrière la Sorbonne… Je voulais la garder, elle n'a pas voulu. Sans rancune, hein?… Voyons, voyons, où va-t-on me mettre?… D'abord, je veux être à côté de la petite.

Roland lui avança une chaise; et, tandis que les autres achevaient leur repas, tous trois commencèrent à dîner—un pauvre dîner de cinquante sous servi dans de la faïence grossière garni d'un couvert de métal anglais.

Mais de bon appétit, hein! Le vieil Hermann dévorait, achevait un plat avant que les autres y eussent touché, vidait prestement son verre et disait à Gilberte:

—Je devrais venir ici plus souvent… De te voir, ma fille, ça me redonne faim!

Roland écoutait, mal à l'aise, rongeant son frein, montrant une politesse contrainte et gauche, réprimant avec peine des envies qui lui prenaient de s'en aller brusquement, tout de suite, en jetant sa serviette, au risque d'un gros scandale. Pourquoi diable Gilberte avait-elle amené ce vieux fou? N'aurait-elle pu s'en débarrasser et revenir seule? Outre qu'il connaissait peu le père Hermann, il lui en voulait—à lui comme à tous ceux qui employaient Gilberte. Cela était un supplice de se trouver côte à côte avec un de ces grands artistes qui, pour un louis ou deux, achetaient le droit de contempler, à loisir et toute nue, la femme qu'il aimait. Quand une de ces rencontres redoutées le surprenait, il se sentait rougir à la fois de colère et de honte. Sa pensée se remplissait de dégoûts, d'épouvantes et de désirs.

Plus que tout autre, le père Hermann lui était odieux. C'était le vieil artiste qui avait découvert—inventé, comme il disait—Gilberte, et qui l'avait faite célèbre. Il y avait de cela deux ans bientôt. D'après cette petite ouvrière, alors commune et mal nippée, Hermann avait peint des déesses et des impératrices. Cette trouvaille, vers la fin de sa carrière, avait rendu au peintre un renouveau de jeunesse et de puissance, retrempé pour ainsi dire son génie. Aussi aimait-il la petite d'une tendresse quasi-paternelle où il entrait une indéfinissable reconnaissance et comme une sorte de jalousie. Oui, il était jaloux, ce vieux, et jaloux sans amour, jaloux seulement par égoïsme d'artiste. Dans les premiers temps—après qu'il avait enlevé Gilberte à son atelier de couture—il s'était imposé la tâche de veiller sur elle, de la loger, de l'instruire, de lui donner des goûts d'élégance en harmonie avec sa beauté. Aussi lui donnait-il de bons conseils—comme un vrai papa; et il se montrait affligé, colère—comme un amant—lorsqu'il apprenait que, cédant à des instances ou à des promesses, elle était allé poser chez d'autres.

—Elle me fait des infidélités, disait-il alors.

Cette jalousie singulière ne s'arrêtait pas aux soucis du peintre; elle allait plus loin, posait sur les actions, les démarches, les préférences, les habitudes de la jeune fille. Longtemps, par exemple, il s'était défié de Roland, en qui il soupçonnait un amant, et il avait suivi, surveillé, épié la petite, ne se trouvant rassuré qu'au jour où il eut conscience que le jeune poète était seulement un amoureux éconduit.

Pour cela encore, Roland le détestait; mais, sachant l'admiration de Gilberte pour le maître, il concentrait ses rancunes. A chaque fois qu'il se trouvait en présence du vieux, il s'appliquait à lui faire bonne mine, le saluait avec une vénération humble.

Ce soir, l'épreuve était plus rude, se compliquait de la présence de Gilberte. Jusqu'alors Roland avait coudoyé le vieil académicien dans des salons neutres et sévères où ses bavardages pouvaient être plus facilement évités. Quand Gilberte lui disait: