Toute gamine, elle avait laissé pressentir un étrange et farouche orgueil. A l'âge où les fillettes chérissent des poupées et apprennent, par les coins qu'elles leur donnent, en même temps l'art redoutable des coquettes et la sollicitude auguste des mères, Gilberte aimait les rubans pour elle seule. Dans cette maison de la rue des Martyrs dont sa mère gardait la loge, c'était, parmi les locataires, à qui la gâterait, lui donnerait des bonbons et de petites pièces blanches. Elle possédait plein un carton de défroques pimpantes dont son art précoce formait des parures; et son plus grand chagrin était de voir confisquer le carton par la mère Bouvilain, dans ses accès de colère rouge.
Le jour où il fallut entrer chez une couturière, elle pleura. D'abord, ça lui avait souri, cette idée de sortir, d'avoir chaque jour une échappée dans les rues, à travers les passants, le long des boutiques opulentes des beaux quartiers; mais quand, au premier soir, on rentrant, elle se retrouva les mains salies, les doigts piqués de petites taches noires; quand elle se sentit fatiguée, rompue, souffrante, l'horreur du travail la saisit et elle apporta désormais dans sa tâche des rancunes sournoises d'esclave fière. Le seul bon moment de la journée restait l'heure de flânerie d'après déjeuner. Tout l'atelier sortait en bande, courait aux boutiques de charcutier et chez les fruitières. Six sous de petit salé. Deux sous de pommes vertes qui faisaient grincer les dents et donnaient une vivacité chaude au carmin des lèvres. On mangeait sur un banc du boulevard, près du bureau des omnibus, et on mettait les morceaux doubles. La dînette achevée, les ouvrières secouaient leur tablier de lustrine et, bras dessus bras dessous, parcouraient le boulevard, accrochées au passage par des provocations bêtes et des rires grivois de commis en ribote. A une heure on rentrait, on rapportait dans l'atelier morose et discipliné plus de bonne humeur et de courage à la besogne, des sujets à potins pour caqueter derrière la patronne, de vagues et lents refrains de valses envolés d'un orgue de Barbarie au voisin carrefour. Mais dès lors réapparaissaient la servitude et les répugnances du labour quotidien, les longues tristesses courbées; et Gilberte s'assombrissait en des rages muettes.
Vens la dix-huitième année il lui survint une aventure. Irma, sa camarade d'atelier, une grosse fille réjouie que des employés du voisinage guettaient chaque soir à sa sortie, Irma lui proposa une partie de campagne; on irait manger une friture à Asnières avec M. André, un employé du Bon Marché, qui amènerait un de ses amis. La petite consentit mollement, n'étant ni rebutée, ni tentée, mais elle se promit d'être prudente.
Le dimanche suivant eut lieu la promenade, une promenade bête dans une campagne couverte d'usines puantes et de villas ridicules, le long du fleuve troublé par des eaux d'égout et qui roulait des chats crevés dans ses ondes boueuses. C'était laid et sale. La journée s'écoula presque tout entière dans les cafés du quai occupés par des canotiers tapageurs et par d'affreuses filles maquillées comme des figurantes de café-concert. Après déjeuner, on traversa la Seine pour gagner l'île des Ravageurs dont la bohème grossière des calicots et des pierreuses avait envahi les escarpolettes et les baraquements vermoulus. Le dîner fut servi sur une terrasse de gargote où venaient tomber les poussières du chemin de halage. En bas, sur la chaussée, se succédaient les musiciens ambulants, aveugles joueurs d'accordéon, chanteurs comiques à cheveux blancs, petits pifferari italiens raclant sur de pauvres violons les chansons de là-bas. Et tout autour, le brouhaha des lazzis violents montant de la berge, coupés de deux en deux minutes par le sifflet des locomotives et le grondement sourd des trains roulant sur le pont de fer.
Gilberte s'ennuya. Vers dix heures du soir, au moment d'entrer au bal des Canotiers, elle s'aperçut que M. André et son ami Édouard étaient légèrement ivres. Elle refusa de danser, malgré les insistances de son cavalier devenu singulièrement galant, et malgré l'exemple d'Irma qui ne manquait pas un quadrille. Les trois jeunes gens montraient une gaieté turbulente et nerveuse, couraient d'un bout à l'autre du bal, interpellant des inconnus, lançant des apostrophes d'une cocasserie calculée et lourde, offrant des bocks et tutoyant les passants. Ils avaient rencontré des camarades et cela formait une bande en goguette secouée par l'orchestre dans des poussières lumineuses. Gilberte étant une poseuse—une mijaurée, disait Édouard—restait dans un coin obscur du jardin, près d'un guéridon de tôle peinte, devant une chope vide. Tout à coup des cris, des injures, un tumulte de voix exaspérées. La petite, grimpée sur sa chaise, aperçut au milieu du bal M. André gesticulant dans un groupe. Il était pâle, suant, furieux, et se débattait contre quatre gros canotiers aux bras nus, aux biceps énormes, et qui le cognaient serré. André, sans chapeau, la cravate arrachée, une longue raie sanglante au front, hurlait, les traitait tous de «sales voyous», appelait la police. Puis un silence brusque; des gardes municipaux tombant dans le tas, séparant les combattants, arrêtant tout le monde. Tremblante, elle vit emmener M. André, les canotiers, Irma qui pleurait; tandis que la foule suivait en ricanant, laissant la salle vide. Comme elle sortait, Edouard la rattrapa. Ce n'était rien, l'affaire. Une peignée, quoi! à cause d'un canotier qui avait embrassé Irma, André s'était fâché. Vlan! une gifle! Était-ce bête! Se manger le nez pour des plaisanteries comme ça, dans une fête, un dimanche! Il donnait tort à son ami, carrément. Pour lui, il avait plein le dos de cette partie de campagne, et il rentrait se coucher. Oh, mais oui!
Gilberte parlant d'attendre Irma, il protesta. Pourquoi faire? Aller au commissariat, se faire emballer avec les autres? Non, par exemple!
—Voyez-vous, ma petite, il vaut mieux rentrer. On les relâchera seulement pour le dernier train…
Très triste, effrayée de rester seule, Gilberte suivit le jeune homme. Aussi bien elle était impatiente d'échapper à cette cohue. Un fiacre traversait la rue de Paris, rentrant à vide; Edouard l'y poussa, prit place à côté d'elle—et la voiture partit.
D'abord un silence. Edouard avait baissé une glace et fumait près de la portière en regardant vaguement la route. Gilberte, peureuse, s'était tassée en son coin, ramenant ses jupes, se faisant petite. Un effroi lui galopait dans la cervelle, et le souvenir de cette journée écoeurante dénouée par une lutte sauvage la rendait tremblante. La voiture ne roulait pas assez vite à son gré; elle eût voulu être déjà rentrée, remonté dans sa mansarde, séparée définitivement par la porte cochère de la bacchanale où elle regrettait de s'être aventurée. Ah! quand on l'y repincerait, il ferait chaud! Pour sûr!… Par bonheur encore Édouard s'était trouvé là, disposé à la reconduire; sans cela que serait-elle devenue au milieu des voyous et des pochards d'Asnières? Et Irma? Et M. André? Que leur arrivait-il là-bas, chez le commissaire?…
Édouard jeta un cigarette, releva le carreau et tourna la tête. Sans que rien eût pu lui faire pressentir l'attaque, Gilberte sentit une main robuste et décidée se glisser autour de sa taille entre sa robe et le capiton de la voiture. Dans un mouvement rapide, la main s'avança, la saisit fortement, l'attira, tandis qu'une autre main par devant lui tenait la gorge et qu'elle sentait passer sur son visage, près de sa bouche, une grosse moustache rude imprégnée de tabac et d'eau-de-vie.