Elle essaya de repousser le calicot mais vainement. Il la tenait avec une solidité massive d'éteau, lui brisait les bras et tordait rudement ses poignets, l'assaillant en silence et avec une sorte de rage, comme une brute. Et il lui parlait tout bas, en sifflant:

—Voyons, voyons, bébé, ne fais pas la bête… sois convenable… A-t-on jamais vu! En voilà des manières! Pourquoi es-tu venue alors?

Elle luttait de toutes ses forces.

—Laissez-moi! Je vous dis de me laisser! Voulez-vous me laisser?…
Laissez-moi, ou je crie!

—Crie, va!

Redoublant d'efforts, il parvint à la maintenir d'une seule main en lui tenant les deux bras douloureusement joints derrière la taille. Pour mieux la dompter il s'était levé debout dans le fiacre et, un genou plié sur le coussin, il essayait, avec sa main libre, de lui renverser la tête en arrière. Elle fut prise. Une gloutonnerie de baisers grossiers, emportés comme des coups de dents, s'abattit sur son visage, lui mouilla les joues, les paupières, le front, la nuque, tomba sur sa bouche avec force, avec des secousses de brutalité farouche. Elle eut l'horrible sensation de se sentir à la fois comprimée et bâillonnée par ces lèvres immondes et velues, s'imposant au point de lui faire du mal; et pendant qu'elle râlait un râle nerveux sous cette caresse bestiale, l'autre main d'Édouard, rapide, violente, s'attaquait à son corsage, arrachant les boutons, crevait les boutonnières élargies, rompait les cordons, et descendait sur son cou, sur sa poitrine, s'accrochait à ses seins comme une araignée énorme et lourde. Elle essaya d'appeler, mais aucun cri ne sortit de sa gorge asséchée par l'épouvante; aucun son sinon ce râle monotone, sourd qui faiblissait, faiblissait… Et cette bouche toujours collée invinciblement sur sa bouche, cette haleine chaude qui lui enflammait la face, ce front moite de sueur qu'elle sentait dégoutter sur son front… Un étourdissement la prit, comme à une tête abattue; il lui sembla qu'autour d'elle tout tournait dans une ronde de vertige, le fiacre, les lanternes cloisonnées de flammes vertes, les maisons qu'elle devinait allongées en bordure des deux côtes de la route, et la route elle-même, tout le tremblement. Un tournoiement lui affadissait l'estomac, lui donnait mal au coeur, la faisait inerte et quasi-saoule. Edouard aurait pu la lâcher sans avoir à redouter la plus molle résistance.

Malgré la furie sanguine à laquelle il appartenait, Edouard s'aperçut de cette défaillance. Il lui avait fallu toute sa force jusqu'alors pour dompter la belle fille, et il en était à bout. Sans un cahotement de la voiture qui avait jeté de côté l'enfant, peut-être il lui eut été impossible de s'en rendre maître, car elle s'était rudement défendue. Quand il la vit ainsi, assouplie, vaincue; quand il devina la fatigue dans l'énervement lâche de ses poignets meurtris et dans le soulèvement ralenti de sa poitrine, il lui fit des caresses plus douces, des caresses calculées, savantes, et lui donna des baisers moins rudes. Toujours en la maintenant cependant. Puis, par degrés, croyant à une hypocrisie de grisette rouée ou profitant lâchement de sa victoire, il s'enhardit. Alors elle eut un cri déchirant, un hurlement féroce; elle bondit, se releva, serrant les genoux et saisissant à pleines mains les cheveux du calicot, et, comme il osait encore, elle se pencha sur lui, furieuse, affolée, et le mordit cruellement, à même l'oreille.

—Ah! nom de Dieu!

Il allait l'assommer quand la voiture s'arrêta net, dans un large cercle de lumière traversé par des hommes en uniforme et fermé par une grille allongée entre deux épaisses murailles. C'était le poste des préposés de l'octroi, la porte de Paris sur l'avenue de Clichy. Gilberte et Édouard reprirent hâtivement une attitude correcte; elle en rajustant son corsage défait et fripé, lui en essuyant, à l'aide de son mouchoir, un filet de sang qui lui coulait de l'oreille sur son col de chemise. Un homme vint ouvrir la portière.

—Vous n'avez rien à déclarer?