Il n'eut pas grand'peine à la décider. Aussi bien Gilberte détestait sa besogne de couturière, cette besogne obscure et fatigante. Sur l'assurance qu'on ne la laisserait manquer de rien, elle se sauva de la loge maternelle avec son pauvre baluchon de bardes et le précieux carton rempli de rubans aux couleurs violentes. Près d'Hermann, elle n'éprouvait aucune crainte. Outre que l'académicien était bien vieux, il rassurait la petite par des procédés mêlés de tendresse, de sollicitude et d'un étrange respect. Il ne lui prenait pas la taille, n'essayait pas de l'étourdir avec des promesses; et, quand il l'embrassait, c'était pour ainsi dire en papa, doucement, sur le front, parmi les frisons de ses boucles blondes, ou bien encore sur les deux joues, de bon coeur, comme on fait aux bébés. Pas l'ombre d'une coquetterie ni d'une provocation; un peu de galanterie, mais de cette galanterie enjouée et bienveillante qui est propre aux vieillards aimables. Ainsi, dans ses jours de belle humeur, il achetait à la petite des babioles admirablement choisies pour lui plaire et l'embellir; il choisissait des étoffes pour ses robes, des chapeaux, s'occupait d'elle, non point tout à fait peut-être comme un père s'occupe de sa fille, mais au moins à la façon d'un oncle qui protège et gâte sa nièce.

Le jour où il lui commanda pour la première fois de se dévêtir, il fut abasourdi de tant de docilité. Gilberte ne montra pas la moindre hésitation. Posément, comme si elle se fut déshabillée dans sa chambre pour se mettre au lit, elle ôta son corsage, mit à nu ses épaules rondes d'un dessin harmonieux et pur, ses bras d'amazone antique, gracieux et souples, veloutés d'un imperceptible duvet de soie dorée donnant à la chair ces ombres vermeilles que se plaît à caresser le pinceau d'Henner. Sous ses doigts actifs, les cordons de ses jupes se dénouèrent, le corset céda, délivrant une poitrine jeune et charmante; deux petits pieds légèrement meurtris par des fatigues anciennes sortirent d'une paire de mules longues comme des mains d'enfant. Quand elle se vit on chemise, les jambes nues, elle eut un moment de réflexion silencieuse trahie seulement par un froncement de sourcils dont s'ombragèrent ses yeux profonds; puis un mouvement d'épaules, un petit geste de la tête qui voulait dire «Allons donc!…» La chemise tomba, s'arrondit à ses pieds comme une peau de cygne, tandis que dans une allure adorable, Gilberte, les deux mains au chignon, répandait, sur ses épaules nues et jusque sur ses talons roses, les lourdes cascades d'or de sa chevelure.

Cette séance vit naître l'esquisse de la Bacchante, page superbe que Paris admira au Salon de 1876, et qui valut au maître la grande médaille d'honneur. Le public et la critique furent unanimes; ce fut plus qu'un grand succès pour l'académicien, un triomphe. Avant cette année mémorable, Hermann s'était vu classer parmi les anciens qui survivent à leur gloire et dorment sur les lauriers flétris de leurs jeunes années. On disait de lui: «Il est fini.» Eh bien, pas du tout; il reparaissait tout à coup aussi jeune que les plus jeunes, avec une toile admirable qui ne devait rien à personne ni à aucune école. C'était beau, et c'était hardi. Les plus avancés convinrent qu'on pouvait appartenir à l'Institut et cependant avoir du génie. On chercha la clef de ce surprenant mystère, l'explication du miracle; on parla d'un voyage à travers les musées étrangers, d'études nouvelles, de Velasquez, de Michel-Ange, des flamands… et nul ne songea à la jolie fille, vêtue comme une petite reine, qui venait chaque matin, une heure durant, contempler le chef-d'oeuvre du maître, et écouter, avec des frissons d'orgueil, bourdonner autour d'elle l'admiration de la foule.

Dès lors, elle appartint à Hermann, corps et âme. Elle devint à la fois son esclave et son enfant, sa chose enfin. Quand le vieux bavardait, parlait de son art, de ses admirations, de la passion naïve qui avait survécu dans son coeur aux amertumes et aux désenchantements d'une longue carrière, quand il racontait les maîtres, l'éblouissante famille des esprits et des talents gardant ses traditions géniales depuis Giotto jusqu'à Manet, la petite écoutait avec une attention religieuse, s'efforçait de comprendre, ouvrait son intelligence à cette initiation du beau et du grand.

Peu à peu un germe d'idéal naquit en elle.

Il lui sembla qu'en la délivrant du servage, en l'arrachant à la loge obscure de la rue des Martyrs, le père Hermann lui avait ouvert, toutes grandes, les portes d'un monde inconnu, merveilleux, dont les lumières la laissaient éblouie. Et quels dédains lorsqu'il lui arrivait de songer à son existence passée qu'elle entrevoyait par ombres fugitives, comme un cauchemar invraisemblable! Combien elle se jugeait différente des filles parmi lesquelles elle avait vécu. Irma, cette grue! Et son enfance. Les escaliers à balayer, les lettres à monter aux locataires, les soirées enfermées dans la loge avec sa mère revêche et grognon, les robes noires de laine dure, les tabliers de percale, les manches usées aux coudes, les travaux rebutants!… Et maintenant, quelque chose comme une royauté, la gloire d'être utile, la conscience que l'art lui devrait une splendeur, qu'elle resterait un objet d'admiration pour les âges futurs!… Ce mot magique, «l'art,» sonnait à son oreille avec un éclat triomphant de trompette guerrière précédant un défilé majestueux de créatures héroïques: des déesses, des fées aériennes, des dryades assoupies dans l'ombre fraîche des bois, des impératrices aux vêtements tissés de pierreries et foulant aux pieds des peaux de tigre, des courtisanes nues bercées sur des tapis de pourpre ou emportées par des galères fleuries.

Au Salon, devant la Bacchante, elle goûtait une volupté délicieuse. Les paupières mi-closes, la narine dilatée comme pour aspirer un parfum brûlant à ses genoux, elle écoutait la musique des hommages. Toujours on louait le maître, mais souvent aussi on parlait d'elle. Quelques-uns admiraient à voix basse, avec des respects; d'autres, bavards, détaillaient la Bacchante avec un sang-froid connaisseur d'anatomiste. C'étaient ses bras, ses genoux, sa taille, ses hanches, ses mains de patricienne, ses pieds de princesse chinoise, cette peau sous laquelle on devinait le frémissement d'une sève jeune et riche… D'autres encore donnaient à leur admiration une forme brutale, une tournure de désir effrontément exprimé; et ces louanges audacieuses secouaient la petite d'un frisson. Elle ne se sentait pas offensée; bien au contraire, il lui plaisait d'entendre l'hommage des rustres, ça lui faisait l'effet d'avoir dompté des bêtes, c'était comme une pointe d'odeur aigre corsant l'encens épars autour d'elle. Volontiers elle serait restée là des heures, une journée entière, à entendre se mêler les voix chuchotantes, tandis que, rêveuse, elle se voyait non plus en Bacchante, non plus dans cette pose emportée et délirante qui la faisait pareille à une vierge ivre, mais plus belle encore et par mille fois différente, tour à tour semblable à chacune des beautés glorieuses immortalisées par la main prestigieuse des maîtres.

Un égoïsme souverain la possédait et, de bonne foi, par une illusion que d'ailleurs Hermann se plaisait à aviver, elle s'imaginait avoir droit à une part dans le triomphe de la Bacchante. L'académicien ne lui avait-il pas répété qu'il lui devait ce succès? D'ailleurs, à ce premier Salon, elle avait comparé. Certes, il y avait là, et par centaine, des nymphes, des faunesses, mais aucune n'offrait à la pensée, en même temps qu'aux yeux, la réalisation de l'absolu dans le beau. Il manquait à ces visages quelque chose d'indéfinissable et de nécessaire. Ces filles gardaient un air bête, n'avaient assurément pas compris la pose, n'étaient pas entrées «dans la peau du bonhomme», comme disent les comédiens. Enfin «ce n'était pas ça». Puis, au bras d'Hermann, elle avait fait la connaissance de quelques-unes de ces filles. Ah! ma foi, toutes des Irmas, ni plus ni moins. Toutes des rouleuses, des niaises, très peu modèles; préoccupées surtout d'un amant, d'une noce à faire, d'un dîner en cabinet particulier, et des robes à étrenner dans des bals de barrière. Un beau monde, vraiment! Une jolie collection! Deux ou trois seulement paraissaient capables de poser véritablement l'ensemble. Et encore! Les autres fichues, éreintées, avec des tailles épaissies, des poitrines tombantes, des joues creuses, Pas une n'aurait pu poser la Bacchante. Et des manières!… Et des voix!… un parler rauque sortant d'une gorge brûlée par l'absinthe et crevée par des chansons de beuglant. Quelques-unes toussaient à faire pitié et, bien certainement ne verraient pas le prochain avril. Bientôt tutoyée par ces filles, Gilberte se laissa faire, joua au bon garçon, redoutant de paraître maniérée; mais elle les jugea avec hauteur et, au fond, ne se trouva jamais que des mépris pour ce troupeau.

Ces fiertés inattendues ravissaient l'académicien. Après avoir longtemps redouté de perdre la petite, il commençait maintenant à se tranquilliser. Il l'avait surveillée d'abord, et de très près, sollicitant ses confidences et lui offrant des pièges cherchant dans les paroles ou les démarches de cette créature singulière la trace d'un vice, d'un regret, d'un penchant. Rien. Elle était bien à lui, à lui et à cet idéal bizarre qu'il avait fait luire en elle. Elle demeurait chaste, calme, glacée, ne songeant jamais à sa mère, ni à ses soeurs, ni à une amie quelconque, se devinant une âme et ne se sentant ni coeur ni sens,—femme seulement pour l'art et sous le rapport plastique. Dans l'univers, elle n'aimait rien, rien,—sinon ce vieux de soixante-cinq ans, qu'elle eût quitté sans l'ombre d'un regret s'il avait tout à coup renoncé à peindre.

Au café de La Rochefoucauld, qu'elle avait adopté comme restaurant en venant s'installer rue de Laval, elle fut plusieurs fois assaillie ou tentée.