Ce fut d'abord David, un bellâtre niais, qui essaya de la mener à mal en lui offrant de temps à autre les cinquante sous de son dîner; puis Willine, un charmeur spirituel, doux et d'une politesse caressante; enfin l'aquarelliste Florin qui, deux mois durant, la suivit obstinément par les rues.

Elle les repoussa tous, mais sans hauteur, avec esprit, en bonne fille. A David elle répondit par quelques mots brefs, secs, polis, auxquels nulle réplique n'était possible; elle traita différemment Willine dont le langage séduisant l'intéressait; Florin fut bafoué gaiement. Certes, aucun de ces hommes ne lui faisait peur. Tandis qu'ils lui parlaient, elle songeait à autre chose, au tableau commencé, à sa séance de la journée, aux triomphes prochains. On ne pouvait lui reprocher aucune affection de pruderie. Jamais elle ne cherchait des allures de reine offensée et ne prononçait ce mot bête où se révèle l'hypocrisie comique des filles: «Monsieur, pour qui me prenez-vous?» Aussi bientôt, la colonie de La Rochefoucauld l'aima d'une amitié fortifiée par beaucoup d'estime. Le vieux Legaz l'avait proclamée «une fille sérieuse», et cela suffit pour garder des négligences et des malpropretés du trottoir cette belle créature qui exerçait fièrement un métier douteux et demeurait vierge en ignorant la pudeur.

Car dans ce milieu d'hommes cavaliers et bons vivants, la petite ne s'effarouchait pas d'une parole, même vive. Bien qu'elle n'intervint jamais dans les conversations où de vigoureux propos étaient échangés, aucune rougeur ne lui montait à la face. On eut dit un vieux garçon sans vergogne dont les oreilles auraient pris en de certains milieux suspects, l'habitude des plaisanteries salées. Dans les premières semaines, seulement, elle écoutait ces choses d'un air grave, avec une attention bizarre, et comme pour les graver dans sa mémoire.

Quand une grossièreté venait lui heurter l'oreille, Gilberte éprouvait pour ainsi dire une impression rassurante, et son mépris des hommes s'augmentait encore. Oui, brutaux et grossiers, tels étaient bien les hommes. Celui-ci parlait indiscrètement de sa maîtresse, une femme mariée, une raseuse, un crampon, qu'il allait lâcher, et un peu plus vite que ça. D'autres se vantaient de n'aimer jamais; les amourettes prennent du temps et coûtent gros. D'autres encore formulaient des théories capables de donner la nausée à un greffier de cour d'assises…

Un seul l'étonna parmi ces plaisants effrontés: Roland. Ce grand garçon n'était pas en tout semblable aux autres. Gilberte commença par lui trouver de la distinction, du charme, quelque chose de féminin qui lui allait à ravir, une timidité touchante et polie. En outre, il était moins parleur, ne se livrait point, écoutait en montrant un vague dédain ennuyé. La petite réfléchit et s'arrêta à cette supposition que le poète Roland se recueillait sous une tristesse; elle imagina une sorte de roman douloureux comme en ont produit les amateurs de l'école poitrinaire. Mais quelle apparence?… Le jeune homme avait ses heures de gaieté et d'enthousiasme; il lui arrivait de divaguer comme les autres. Mais alors encore il restait différent des autres, et son rire sonnait avec une intonation claire, franche, qui surprenait fatalement Gilberte et lui faisait lever la tête, comme à un appel.

Aussi Roland devint-il bien vite un camarade. Le hasard rapprocha leurs tables et, un beau soir, que le café était bondé, il n'y eut qu'une table pour eux deux—accident qui s'établit dès le lendemain en habitude. Gilberte s'était renseignée. Roland était pauvre; on lui savait un petit emploi à la Bibliothèque nationale dont le salaire lui suffisait pour vivre modestement, il avait publié trois volumes de beaux vers dont l'un avait été couronné par l'Académie française, enfin il publiait dans les journaux littéraires de courtes «nouvelles», finement ciselées et que les vrais lettrés estimaient fort. Au café, on le voyait depuis trois ou quatre années, et toujours seul. Jamais une maîtresse n'était arrivée à son bras, jamais un ami n'avait partagé son dîner. De loin en loin, il s'absentait, demeurait un mois sans paraître. Et c'était tout.

Sans le vouloir, Gilberte se montra plus réservée envers Roland qu'à l'égard de tout autre. Peut-être bien après tout que ce garçon-là était simplement un hypocrite, qu'il avait quelque chose à cacher. Elle le trouvait singulier, inquiétant, un peu trop semblable à elle-même. Pas une maîtresse, pas un ami; comme unique préoccupation le travail, la lecture, l'art. Aucun goût pour les filles. Il tutoyait cependant la bande des modèles, ne refusait pas une jolie main tendue et s'attablait même quelquefois à côté de Victorine ou de Bertha, mais cela avec une indifférence visible, en homme qui veut agir comme tout le monde et épouse sans répugnance les habitudes du milieu qu'il s'est choisi. Jamais il ne lui arrivait de sortir avec l'une d'elles, ainsi que d'autres le faisaient parfois, le soir. De tous les habitués, seul il gardait une allure mystérieuse qui invitait à la réserve et à la prudence.

Après quelques jours, les défiances de Gilberte s'évanouirent. A n'en pas douter, Roland était sincère. On pouvait même le trouver naïf. Bien qu'il eût vingt-cinq ans, il conservait des admirations enthousiastes; à l'entendre, la petite s'imaginait Hermann jeune. Oui, un croyant, un passionné comme Hermann. L'habitude aidant, la présence du poète devint bientôt nécessaire au modèle; elle l'attendait lorsqu'elle arrivait avant lui, se sentait à de certaines heures des impatiences de le rejoindre. Malgré la promesse qu'elle s'était faite de quitter le café chaque soir aussitôt après son dessert grignoté, elle s'attardait en face du jeune homme et oubliait les heures en l'écoutant. Les soirs où il arrivait tout de noir vêtu et avec sa cravate blanche, elle lui faisait mauvaise mine, montrait des moues d'enfant en pénitence, lui reprochait son goût pour les Français et pour l'Opéra. Puis elle rentrait plus tôt qu'à l'ordinaire, remontait à son petit logement de la rue de Laval, ennuyée, avec des regrets, une sensation de vide et d'absence.

Lui se plaisait autant à cette camaraderie charmante. Ça formait comme un petit ménage sans ménagère, sans pot-au-feu, sans prose. C'était gentil, enfin. Cette petite apportait une grâce dans sa vie pauvre. Jusqu'alors il lui semblait avoir vécu comme dans un bois sans oiseaux. Son amitié s'ingéniait vers des attentions délicates. Souvent il apportait à Gilberte des bibelots sans grande valeur mais toujours choisis avec un goût d'artiste. Absolument comme le père Hermann, mais avec quarante années de moins. Il lui donnait des livres, des gravures, des chinoiseries, de vieux bijoux découverts chez les antiquaires de la rue de Provence et de la rue Lafayette, Au dîner, il ne lui parlait ni d'elle ni de lui-même, mais d'un poème publié le matin, du drame représenté hier, d'Alfred de Vigny, de Victor Hugo.

Jamais un mot d'amour; une seule fois, il songea à lui dire qu'elle était belle, et il réussit a bien le dire, car elle savait maintenant l'art de bien dire. De même que le père Hermann l'avait initiée à l'admiration des couleurs vermeilles et des formes divines, de même Roland lui révélait les mystères de la pensée et les charmes endormeurs du rhythme. Le vieux peintre avait épuré son goût, le poète élevait son esprit. Il lui expliquait les maîtres dans l'art d'écrire, lui composait une petite bibliothèque choisie, s'appliquait à l'intéresser et à l'instruire.