25 mai 1885.
FANTÔMES AMOUREUX
UNE MINUTE
Ici-bas, rien que de fragile. Gloire, succès, fortune, plaisirs sont des fumées subtiles, emportées au moindre souffle. Aucune sûreté dans le lendemain plein de pièges, aucune immobilité du souvenir dans le passé. Des émotions d'antan, peu survivent à la cause première. On se retourne, on regarde derrière soi, dans la perspective du chemin parcouru: plus rien, des ombres, des figures flottantes, des profils effacés déjà. Au delà, le vide, un désert morose où la pensée ne retrouverait pas une source. Et ce désert fut le paradis élyséen du dernier printemps!… En route! vers le pays des chimères qu'on aime d'autant plus qu'il n'existe point, et vers lequel s'envolent nos rêves d'exilés. Nous marchons dans l'épaisse nuit de notre ignorance, attirés par de vains espoirs, traînant à nos talons d'inutiles regrets!… C'est fou. La vie tient tout entière dans la minute présente, dans l'émotion que l'on possède avec certitude, et qui glisse sur nous avec le frisson passager de l'archet sur les cordes d'un alto. Presque rien, un frémissement, un sourire, une mélodie qui fuit. Et c'est tout. On a vécu.
Il n'y a que des minutes.
Qui se souvient d'une année, qui peut préciser les circonstances d'une étape? On se rappelle seulement la halte, ou bien une ligne, une forme, une nuance qui, par son éclat ou par sa pâleur, a frappé l'esprit. Le reste est fatigue, ennui, néant. Seule, la sensation des chagrins se réveille sans cesse, une cicatrice laissant plus de trace qu'un baiser. L'enivrement des joies mortes est enseveli pour jamais avec elles, tandis que rien ne comble l'imperceptible sillon des larmes. Il semble enfin—pour le martyre des hommes—que, dans cette vie où tout passe, la douleur seule soit immortelle.
Pourtant, il est des minutes exquises.
Cette femme entrevue, cette femme dont on ignore le nom, la patrie, la race, le coeur, mais qui cependant, au passage, s'est livrée dans un regard, s'est donnée dans un geste, en un éclair et sans une parole,—vous ne l'oublierez jamais, jamais.
Vous l'avez rencontrée parmi la foule, au détour d'un chemin banal, ou dans un bal, ou sous les marronniers du boulevard; vous ne la connaissez nullement, vous n'avez pas osé la saluer, vous ne devez pas la revoir, et cependant elle a emporté quelque chose de votre pensée. Des rêves à vous, des désirs à vous la suivent dans son sillage, pour toujours. Une seconde a suffi; vous la possédez tout entière. Sans effort, par une simple prédilection de mémoire fidèle, vous pouvez la peindre, respirer après des années le parfum dont elle était enveloppée, sourire à son sourire, dire exactement la couleur de ses yeux. Vous savez encore la forme de sa robe, la nuance des étoffes, le dessin des franges, l'harmonie délicate des dentelles, le rayonnement discrètement voilé de son bracelet. L'avez-vous entendue? Sa voix chante à vos oreilles comme une musique inoubliable, et ses paroles restent la mélodie favorite, délicieusement obsédante. Quant au regard qu'elle a laissé descendre sur vous, comme elle eût donné un sou à un pauvre, vous l'estimez au point que vous ne le changeriez pas contre l'abandon complet d'elle-même.
Et comme rien de cela n'a duré, comme la vision s'est évanouie, envolée pour ainsi dire, sitôt apparue; comme le souvenir est fait non d'heures, mais de secondes,—une minute à peine;—vous ne l'oublierez jamais, jamais.