J'endure la nostalgie d'une ambition chimérique.
Sur une route abritée de grands chênes, une maison, une petite maison blanche couverte d'un coquet pignon de tuiles écarlates; autour, un jardin sans massifs, entièrement livré aux roses, avec des fonds calmes de pelouse; des volets de chêne neuf, constamment ouverts, et laissant deviner, à travers les glaces, entre le satin et les guipures des rideaux, l'intimité des élégances intérieures. Pas trop haut, un large balcon en fer forgé, renflé comme un chiffonnier de Boule, et dont la rampe disparaîtrait à demi sous une draperie mauresque aux longs plis traînants. A droite et à gauche, aux deux flancs de la route; dans les vieux arbres, des chansons d'oiseaux.
J'entrerais dans ce logis, rien qu'en poussant la grille et la porte. J'irais droit, ayant traversé des salons étroits étouffés sous des velours, j'irais droit à la serre tiède où des palmiers languissent, et je tomberais à genoux, sans mot dire, aux pieds d'une princesse qui m'attendrait sans me connaître,—le livre d'un poète dans sa main.
Elle serait douce et belle, jeune et sincère; elle aurait pour vêtement un riant peignoir japonais, brodé de fleurs étranges et de dragons argentés, retenu seulement aux hanches par une ceinture lâche. Pour la chevelure, blonde ou brune, à sa guise. Plutôt blonde.
Et nous nous aimerions durant l'éternité profonde d'une minute, oublieux de l'humanité et de la nature, avec des caresses chastes et des bénédictions muettes. Pas un mot. L'amour est à son apogée tant qu'on n'a rien à se dire-; la parole est déjà la preuve d'un malentendu.
J'ignorerais son nom et ne lui dirais point le mien. Je la quitterais sans la regretter, elle me laisserait m'éloigner sans me retenir, sans me rappeler. Le lendemain, en errant sur la route, je ne retrouverais plus la maison, emportée par un coup de féerie. Une forêt obscure aurait germé à la place.
Eh bien! je sens que je n'atteindrai point cette bonne fortune, que je n'arracherai point cette minute de suprême extase à la vie banale, misérable, cruelle, toujours la même.
Et cela me rend triste,—souvent.
Beaucoup meurent sans avoir goûté l'infinie possession de la chère minute. Oh! les malheureux! oh, les pauvres! oh, les innocents! oh, les damnés écartés de la terre promise! Ceux-là n'ont pu calculer l'immortalité d'une impression, ni savoir combien la vie peut condenser d'émois, d'ivresses, de douleurs, de voluptés et de désespoirs dans la plus brève mesure possible du temps.
Vivre une heure on une heure, quelle misère! Dépenser sa sensibilité sou par sou, échanger bêtement contre les à-compte de tous les jours un bien qui, dépensé en un coup, balancerait une fortune royale; se diminuer peu à peu, s'user pour ainsi dire,—est-ce vivre?