Mais se donner tout entier, pour rien, en une minute! Échanger une émotion instantanée mais divine contre des années de deuil,—oui, des années, s'il le faut! Se promettre, se livrer, s'anéantir dans un désir impossible, s'attacher à un idéal qu'on n'atteindra point, c'est s'assurer l'aventure épique de ce rêveur athénien qui, dans un élan de passion noble, vola sur l'autel auguste de Jupiter la coupe des sacrifices et la vida d'un trait.

Aussitôt il tomba tout en poudre sur les degrés sacrés—mais il avait bu le vin des Dieux!

L'Olympe est remonté là-haut, au feu des étoiles. Les statues de marbre des déesses et des héros fabuleux ont roulé, brisées, dans le torrent desséché des vieux fleuves; les minutes qui valent d'être vécues ne se paient plus au comptant.

Aujourd'hui, la minute possible, la minute unique coûte les regrets incurables d'une existence.

On a aimé autant qu'on croyait, autant qu'on pouvait—pas plus, hélas! Une femme a passé, une inconnue que vous ne reverrez pas, qui ne sera pour vous ni l'amie, ni l'épouse, ni l'amante; et son souvenir vous restera, précis, vivant, impitoyable. Elle sera morte peut-être depuis longtemps pour d'autres, qu'elle vivra encore pour vous, en vous, comme au jour de la vision fatidique, avec la même démarche, la même robe, avec la même voix chantante. Cela n'a pas duré, ou presque pas. Qu'importe? Vous avez trempé vos lèvres au nectar brûlant de l'Olympe. Vous aimez désormais cette femme. Peut-être en aimerez-vous une autre, plusieurs autres, mais—elle—vous ne l'oublierez jamais.

Jamais, jamais.

LE CLOWN

Marius avait préparé son petit discours. L'exorde commençait comme un andante, avec des bémols attendris, sur un accompagnement de sourdine grave. Il ouvrirait la démonstration symphonique largement—lento maëstoso—pédale douce. Ensuite, son éloquence secouerait les trilles, les pizzicatti allegretti d'un sentiment bien orchestré où il y aurait place pour un petit ballet genre Vieux-Sèvres. Menuet pour les seuls instruments à cordes. Après une pause—a tempo—la phrase caractéristique s'avancerait, solennelle, dans des fanfares de cuivre et d'or. Choeurs de vierges folles à la cantonnade, choeurs de petits anges dans les frises; des voix mélodieuses dans des lointains indécis, dolcissimo, decrescendo, les harmonies s'éteignant poco a poco avec des douceurs de plainte amoureuse. Le «clou» de la partition. Au réveil adouci des fanfares, succéderait, piu lento, la chanson mélancolique des hautbois célébrant la paix bourgeoise du vrai bonheur, le calme sonore des soirs. Une idylle, fraîche et simple comme toutes les idylles; aucune science voulue du contrepoint ou de la fugue, pas d'arpèges. Enfin, sur un fragment évoqué de la phrase magistrale calmée par la tendresse des choeurs, l'oratorio s'achèverait en de tels accords, s'élèverait si haut, d'octaves en octaves, dans le vol des harpes—fortissimo, apassionnato—qu'il ne resterait plus à Marius que d'offrir son âme et sa vie à Fernande—sur un point d'orgue!

La soirée de dimanche avait été marquée pour l'unique audition de ce chef-d'oeuvre.

Mais, au moment d'abattre sur un pupitre supposé son bâton de chef d'orchestre idéal, Marius ne trouva plus ses partitions. Les musiciens, interdits, s'en allèrent, emportant leurs instruments, soufflant la petite flamme des chandelles. Il ne resta plus que Fernande et Marius, dans le noir.