Il façonna sa parole à l'esprit boulevardier de Paris, le pire esprit qui soit et le plus brillant, l'esprit de Chamfort et de Gavroche, du duc de Richelieu et Bambochinet, de Joseph Prudhomme et de Mme de Staël. Un rire où se résume la somme de férocité permise aux gens de bonne compagnie, un tumulte d'expressions formidables et puériles, de jugements faux; une langue faite de mots à l'emporte-pièce, de termes anglais, des locutions arabes, de contre-sens, de non-sens, de niaiseries, de coups de feu, de formules redondantes, de gaietés tapageuses, et qui, bondissant, hurlant, se cognant aux idées justes, aux pensées sérieuses, aux théories solides, se décarcassant à plaisir, crevant des cerceaux de papier multicolore, s'aplatissant, se relevant dans des cabrioles de funambules, appelle la vision d'une mascarade de pierrots éperdus lâchés dans une pantomime américaine qui serait représentée sur un tremblement de terre.
Marius répéta ces vers de Coppée:
Las des pédants de Salamanque
Et de l'école aux noirs gradins,
Je veux me faire saltimbanque
Et vivre avec les baladins.
Et renonçant à devenir l'époux, l'ami, le page ou le chien de la femme aimée, il se résigna à devenir son clown.
Quand il la revit, il lui raconta des histoires.
«Il était une fois un préfet nommé Romieu. L'empereur, qu'il amusait, l'invitait à ses chasses de Compiègne. Un jour, le préfet réfléchit que rien ne devait être plus monotone, pour un souverain aussi puissant, que de tirer toujours des perdrix et des faisans, des faisans et des perdrix. Il conseilla au capitaine des chasses de faire partir, sous le fusil de l'empereur, quelques compagnies de perroquets. A la première battue, trois cents inséparables et cent cinquante kakatoès furent lancés en présence du maître. Napoléon III, un peu étonné d'abord, ajusta l'un des oiseaux, tira et l'abattit. Comme il se penchait pour le ramasser, le perroquet rassembla toutes ses forces et, par un effort suprême, mourut en criant: Vive l'empereur!»
Fernande riait, et Marins admirait ses jolies dents.
Peu à peu il glissa dans l'ironie coutumière, se fit sceptique, s'attacha au cou le sifflet narquois de Méphistophélès et s'en servit pour siffler tout, indistinctement. Sans descendre jusqu'au coq-à-l'âne, il daigna des intimités compromettantes avec les calembours va-nu-pieds qui courent les ruelles. La notion du juste s'effaçait graduellement en lui avec le sentiment du respect. Ses sensibilités d'autrefois, rongées par les railleries comme par des acides, se mouraient d'une mort lamentable, sans larmes. Comme il est gai! clamaient les passants. Quel entrain! Quelle bonne humeur! Ah! celui-là était un heureux! L'existence lui était clémente, douce, facile, riante. Ce Marius! combien il s'amusait.
Bonnes gens; il est, en Asie, des pagodes sacrées qui ressemblent assez à mon ami Marius. Le voyageur qui y pénètre, salue, ébloui, le haut portail où les panneaux d'ivoire sont maintenus en des cercles d'or; puis il passe sous des voûtes soutenues par des colonnades de porphyre, assourdies par des velours éclatants tendus sur les mosaïques; puis c'est une salle en lapis, un jardin couvert où l'eau des sources secoue dans des vasques de marbre le parfum des fleurs; puis, le sanctuaire auguste, au luxe aveuglant;—et sur l'autel, presque rien, un petit Bouddha de jade noir, informe, affreux.
Marius, le gai Marius, portait en lui, derrière les splendeurs de sa fantaisie volontaire, l'idole lugubre de son impossible amour.