Parfois, cependant, en ses solitudes, le clown s'effarait, n'osait plus regarder sa vie en face, aspirait au moment de reprendre son masque, éprouvait enfin la nostalgie vile des tréteaux. Des regrets le prenaient.
Ce serait pourtant bon de s'aimer, de s'aimer bien, à plein coeur! On aurait une jolie existence, honnête et paisible, un bonheur pur, solide, immortel. Et le détail de l'ambitieux avenir, plus séduisant que l'avenir même! Pour lui, le travail, le triomphe, le talent—on a du talent quand on aime—le souci religieux de la rendre heureuse. Pour elle, une petite maison où elle commanderait en reine, un petit jardin au fond d'un vieux faubourg, proche la rivière. Et les heures sereines du soir, dans le salon bien clos, sous la lampe, entre l'âtre qu'on laisse éteindre et le clavecin qu'on laisse fermé; le large fauteuil où elle s'alanguirait, bercée par des causeries, tandis qu'il tomberait à genoux, lui, avec, chaque soir, une émotion neuve et des désirs plus caressants…
Allons, hop! Paillasse! Allons, clown, tu rêvasses, mon bonhomme! Debout! Poudre-toi, mets ton rouge, mets-en beaucoup pour que tes pleurs puissent au besoin s'échouer dans tes grimaces. Sois une caricature, mon garçon.
Et maintenant, en scène. Disloque-toi. Attention! Gare aux casse-cou! Si tout marche bien, si tout à l'heure tu n'es pas tombé de ton trapèze, inerte et sanglant dans le tan de la piste, tu pourras faire la quête;—et peut-être ta Fernande laissera-t-elle tomber un sou dans le chapeau de feutre que tu fais sauter d'ordinaire au bout de tes baguettes—comme une grosse chauve-souris.
SOUS LA COMMUNE
Je l'avais rencontrée quelques mois avant la guerre, dans cet hôtel de l'avenue de Friedland où Arsène Houssaye donnait alors de si merveilleuses fêtes vénitiennes. C'était par une nuit de bal, au fond du salon mauresque, près du large divan qu'elle emplissait de ses jupes. Sous son loup de satin noir, je l'avais devinée jolie. L'indéfinissable ondulation des lignes révélait un corps jeune, souple, mince, créé pour les profondes caresses et pour les abandons paresseux. Aucun de ses mouvements ne se dessinait en geste banal. Depuis sa nuque aux teintes fauves, qui supportait un chignon doré traversé d'une longue épingle d'écaille blonde, jusqu'à ses petits pieds impatients et mutinés, cambrés sous des mules noires, on pressentait la ligne nerveuse, chaste, presque divine où l'artiste admire religieusement le témoignage des pures beautés antiques.
Elle portait une toilette de coupe unique, un de ces fourreaux de satin plaqué aux hanches que devaient adopter plus tard les élégantes de la troisième République et qui, à cette époque de luxe hypocrite, pouvait passer pour une rare audace de coquetterie féminine. Pas un ruban, pas une dentelle, pas un bijou. L'étoffe adhérait fidèlement à la forme amoureuse, et, vers les genoux, se perdait en traîne flottante égayée par des clartés de jupons blancs. Un voile de point vénitien comprimait ses torsades blondes d'où s'élevait un parfum singulier, timide et capiteux, qu'on eut dit blond aussi. Sa main droite, gantée de chevreau couleur de deuil, balançait, dans un mouvement rythmique, mesuré sur de lointains échos de valses, un large éventail de jais mat, dont chacune des deux branches maîtresses portait un diamant noir.
Nul ne lui parlait; elle semblait comme étrangère à cette foule joyeuse qui se reposait de l'étiquette guindée de la grande vie mondaine dans un tapage à la fois canaille et raffiné. Ses grands yeux bizarres, verts et enivrants comme de vivantes absinthes, contemplaient froidement la cohue des gentilshommes, des sénateurs et des officiers chamarrés qui se suivaient lentement sous les lustres. Du divan où elle était étendue, blottie pour ainsi dire dans une attitude frileuse de chatte, elle considérait à loisir tout le cortège de la fête, l'escalier de marbre éclairé de torchères odorantes, la loggia dont les glaces abritaient des palmiers et des lauriers-roses, la haute galerie sombre que les tapisseries flamandes faisaient solennelle, le petit boudoir japonais riant de lumières papillotantes, avec ses panneaux de laque transparente, ses lanternes folles, ses draperies de soie où galopaient des chimères fabuleuses à travers des paysages d'or, de pourpre et d'azur, parmi des fleurs bizarres et des soleils éblouissants.
Vers l'heure où les valets de pied dressaient dans le hall les petites tables du souper, elle se leva, traversa le salon mauresque, descendit l'escalier majestueux en tenant le centre des degrés roses, et disparut.
Le lendemain, au Bois, je la reconnus tout de suite. Il m'était bien inutile d'avoir vu son visage. Elle se trahissait aussitôt par la grâce féline qui lui était propre et que je n'ai depuis retrouvée chez aucune autre femme. Celle que je suivais sous les acacias, près du pavillon de Madrid, ne pouvait être qu'elle. C'était la même démarche lente et onduleuse, la même coupe et la même couleur de costume, les mêmes yeux pareils à des tapages liquides. Dans le balancement de sa taille souple, dans le mouvement arrondi des bras et l'inclinaison du cou, je la ressaisissais tout entière avec son charme noir, ses indolences mystérieuses de la nuit.