Puis elle se leva, me quittant en prononçant avec un accent étrange:

—Vous verrez si j'ai peur.

Le soir, comme je rentrais après dîner, un laquais me remit ce billet:

«Demain, deux heures, à ma maison d'Auteuil.

«L.»

Auteuil? C'était par ironie assurément, ou peut-être pour m'éloigner. Et qui sait?

Depuis une semaine, les batteries du Mont-Valérien foudroyaient Auteuil. Les fédérés, chassés par les obus, avaient abandonné le secteur et s'étaient retranchés derrière des barricades. La veille même, Dombrowski avait été blessé là en passant la revue de ses postes. Les troupes de ligne avançaient lentement vers le rempart, dans les tranchées serpentines. Le quartier avait été abandonné complètement dès les premiers jours de la guerre civile.

Dans ces conditions, aller à Auteuil était une folie. Je fus à Auteuil, malgré les barricades du quai de Billy et la mitraille qui balayait le Point-du-Jour. Je rasais les murs cherchant la protection des angles, hâtant le pas, contemplé avec stupeur par les fédérés des barricades qui crurent devoir m'envoyer deux ou trois coups de feu inutiles. Enfin, j'arrivai rue Boileau, devant la villa.

Pauvre villa! La grille s'était abattue, tordue sous l'action victorieuse des boulets. Des persiennes en lambeaux pendaient aux fenêtres, une brèche énorme ouvrait le toit, laissant voir un trou noir béant. Un gazon maigre poussait dans les pavés de l'allée carossable. Le jardin était dévasté… Je vois encore une branche de lilas décapitée par une balle et que le vent balançait…..

Ayant gravi le perron dont un obus avait bousculé les dalles, je poussai la première porte voisine des marches et j'entrai dans un petit salon clair.