—J'ai dit «et un mari aimable».
—J'avais bien entendu. Continuez.
—Rongée par le spleen, complètement désemparée—comme dirait Kernouan—l'artiste eut la fantaisie d'un rôle, d'un grand beau rôle écrit tout exprès pour elle par un vrai poète, sur ses conseils, et où toutes les ressources de son énorme talent seraient habilement utilisées. A cette fin, elle jeta les yeux sur l'illustre auteur de… je ne puis le nommer. Si vous voulez bien—et pour rendre le récit plus facile—nous l'appellerons Ernest. On le reconnaîtra aisément d'ailleurs, quand on saura qu'il n'a pas cinquante ans, que ses cheveux blonds sont abondants, qu'il compte de nombreux succès dans le journal, dans le livre et au théâtre, qu'il porte toujours un pardessus même au plus fort de la canicule, et qu'il parle nègre.
—Nègre?
—Oui; j'entends que, religieusement soucieux de la forme quand il écrit, il ne prend pas la peine de rien formuler quand il parle. Sa conversation semble le résultat d'une transmission télégraphique.
La belle tragédienne s'adressa donc au célèbre Ernest et lui demanda un rôle. L'auteur, flatté et séduit, répondit aussitôt:
—Un rôle… en ai pas… plus rien écrit depuis deux ans. Suis abruti par Paris… besoin solitude, recueillement… quand trouverai solitude, aurez rôle… Espère grand succès.
—Mais, mon cher ami, ne pourriez-vous vous retirer pendant quelques mois à la campagne, au bord de la mer, et là-bas…
—Impossible… Vie d'hôtel assommante… ai essayé, pas pu. Serais trop libre, aurais envie aller café, casino, plage, théâtre, toupie hollandaise. Écrirais rien du tout.
—Comment faire, alors?