—Venez avec moi… me surveillerez… aurez soin pas me laisser sortir… Surveillerez ménage, cuisine, domestique. Louerons chalet, villa, maison, n'importe quoi, mais pas hôtel. Bains de mer nous feront du bien. Convenu?
—Convenu, soit, dit la belle actrice. Je vais m'occuper de trouver une petite plage paisible, et, dans huit jours, nous pourrons partir. Aussi bien, rien ne me retient à Paris, je serai très heureuse de prendre l'air. Ah! mon cher ami, quelle bonne collaboration nous aurons là-bas!
Effectivement, huit ou dix jours après cet entretien, l'auteur et sa future interprète débarquaient à Quiberon et s'installaient dans une jolie petite maison située sur la pointe, à l'est de la côte, entre le bourg et Port-Haliguen. Il fallut une bonne semaine pour que l'installation fût complète; car si le célèbre Ernest s'était contenté d'emporter un bagage sommaire, la tragédienne s'était fait suivre, selon sa coutume, d'une trentaine de caisses vastes comme des chalets suisses et contenant chacune cinq ou six robes. De plus, elle avait soigneusement emporté tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, de la sculpture, de la littérature et de la confiture.
—Vous m'affirmez que ce n'était pas Sarah Bernhardt?
—On me l'a dit. Je l'ai cru. Faites comme moi.
Les deux collaborateurs s'installèrent donc. La tragédienne occupa tout le rez-de-chaussée, le dramaturge prit possession du premier étage. On organisa la salle à manger dans une serre attenant à la villa et qui donnait sur l'Océan. De distraction, aucune: ni théâtre, ni casino, ni café-concert. Des promenades seulement. Point de voisins. Les passants étaient des marins, des pêcheurs du port, des sardiniers de Belle-Ile, des petites sardinières de Concarneau, des employés de la fabrique de conserves et des douaniers. Rien n'empêchait donc les deux amis de s'adonner entièrement à leur oeuvre.
L'auteur était enchanté et sa satisfaction se traduisait journellement par des proclamations du genre de celle-ci:
—Bon, l'Océan, très bon! Brise marine… horizon bleu… vague mugissante… infini grandiose… homard frais… bercé par la rumeur des flots… inspiration… paix de l'esprit… bigorneaux délicieux.
La tragédienne s'était habituée comme par magie à cette existence calme. C'est étonnant tout ce qu'il faut pour qu'une femme soit satisfaite, et le peu qui lui suffit pour être heureuse. Elle allait avoir son rôle, un rôle fait pour elle. Non seulement elle était assurée d'un succès, mais elle comptait bien que Rébecca, son ancienne camarade de l'Odéon, sa rivale aujourd'hui, n'aurait pas de rôle du tout. Des indiscrétions de coulisses lui avaient appris que son auteur, l'heureux autour qu'elle avait enlevé à Paris, avait eu le vague projet d'écrire un rôle pour Rébecca. Dès lors, son succès à venir s'augmenterait d'une victoire, car il n'y avait dans la pièce d'Ernest qu'un seul grand rôle de femme. La célèbre tragédienne mit tout en oeuvre pour encourager son auteur. Sachant qu'il goûtait fort le talent de Rébecca, elle sut, grâce à l'admirable souplesse qui est le fond de son talent, faire violence à sa propre nature, s'assimiler les moyens, les intonations, les gestes de sa rivale; et elle se montra supérieure dans cette imitation même. D'autre part, elle recula les bornes de la complaisance, comme pour plaire à son poète.
Celui-ci lui ayant dit un jour: