Les choses en étaient là lorsque survint un événement qui, bien petit en apparence, devait opérer une véritable révolution.

On était au mois de juin; la veille de la Fête-Dieu, il y avait et le matin un orage terrible, et la place du village où devait s'élever le reposoir était couverte d'une boue épaisse qui menaçait d'interdire tout passage à la procession.

Le curé, dont la sollicitude était éveillée, alla trouver ses paroissiens et les pria de vouloir bien balayer cette boue qui faisait son désespoir.

Tous les paysans se mirent à l'oeuvre, à la voix de leur pasteur, et le passage devint bientôt praticable, à l'exception toutefois de l'espace de terrain compris dans le périmètre de la demeure du général, que pas un balai n'eut le courage de toucher, tant était redoutée la mauvaise humeur du vieux grognard.

«Allons! mes enfants, disait le curé, vous travaillez pour le bon Dieu, un peu plus, un peu moins cela n'est pas une affaire; il y a des religieux qui se relèvent la nuit, afin de prier pour ceux qui ne prient pas, pourquoi ne balayeriez-vous pas pour ceux qui ne veulent pas balayer?... Voici, par exemple, un beau château, devant lequel la boue est bien épaisse; avec un peu d'huile de bras, iln'y paraîtra plus rien.

--Nenni! nenni! monsieur le curé, fit un vieux paysan, j'connaissons l'patron! si quelqu'un se permettait de balayer devant chez lui sans sa permission, on verrait beau jeu! Quant à moi, je ne voudrais pas être dans _sa piau_.»

Le bon curé poussa un soupir, car tous témoignaient, par leur attitude, que jamais ils n'oseraient commettre une action aussi téméraire.

«Eh bien! dit-il n'en parlons plus, mes amis, je ne veux pas vous exposer à sa mauvaise humeur, j'aviserai à un autre moyen...»

Une heure après le curé se faisait annoncer au château et était introduit.

Le général prit le premier la parole: «Monsieur le curé, dit-il avec ironie, comme je suppose que c'est à la bourse de ma femme que vous en voulez, et que je suis tout à fait inutile ici, vous me permettrez...»