[CHAPITRE XV]

CINQ HEURES DU MATIN.

C'est l'heure habituelle du réveil de mon chat. Accroupi au pied du lit, à la place qu'occupent les chiens sur les monuments consacrés aux preux, le chat est la plus exacte des horloges.

Il allonge ses jambes, bâille pour donner du jeu à sa mâchoire, ouvre de grands yeux. Une fois debout, il vient de s'élever graduellement à une hauteur extraordinaire; grâce à la flexibilité de son épine dorsale, le dos, tout à l'heure rond & indécis, se change peu à peu en un monticule élevé. Ce n'est plus un chat, c'est une sorte de petit chameau.

Le chat saute du lit, grimpe sur une chaise, rôde dans l'appartement & fait tant qu'il m'éveille tout à fait. En été, j'ouvre la fenêtre, & j'ai quelquefois la paresse de passer une demi-heure au lit à jouir de l'air frais du matin, à méditer à demi, à me gendarmer contre la plume qu'il va falloir plonger tout à l'heure dans l'encrier.

Le ciel, vers cinq heures du matin, offre de splendides tableaux que le plus grand peintre est impuissant à rendre. Des gammes de rouge & de vert se succèdent, se marient, s'affaiblissent lentement & font comprendre la religion des adorateurs du soleil. Spectacle toujours varié, que l'homme ne saurait trop regarder & qui remplit tout le jour l'esprit d'une douce sérénité.

Le chat voit ce panorama se dérouler sous ses yeux; mais je le soupçonne de s'intéresser en même temps à certaines choses plus matérielles. La fenêtre ouverte, il grimpe sur le rebord, flaire l'air & regarde curieusement au dehors.

(Un chapitre ne devrait-il pas être consacré ici, suivant la mode des romanciers modernes, à la topographie de la maison, à ses tenants & aboutissants, aux jardins qui l'entourent, aux arbres plantés dans ces jardins, aux personnages qu'on aperçoit sous les arbres, aux habits de ces personnages, à la qualité de la trame & à la solidité des doublures?)

Les oiseaux aussi sont réveillés & poussent de petits cris dans leurs nids. Ce pépiement a éveillé l'attention du chat & inquiète ses oreilles, qui vont en s'écartant, se rabaissent tout à coup, pointent en avant, comme les oreilles d'un cheval ombrageux, & se livrent à mille flexions qui font qu'aucun bruit n'est perdu, depuis la voix de la mère qui voltige autour du nid, jusqu'aux appels de la couvée réclamant le repas du matin.

Tout à coup le chat dresse le nez au vent, & les parties molles de ce nez, ainsi que les longues moustaches, entrent en mouvement. Un oiseau a passé devant la fenêtre; voilà ce qui préoccupe l'animal. Il se penche, regarde de son œil vert: l'oiseau a fui à tire-d'aile & le chat retombe dans l'apathie, en apparence. Accroupi paresseusement, il feint de se rendormir, & la feinte consiste à baisser la jalousie de ses paupières devant l'étincelante émeraude des yeux.