Subir les honteuses douceurs;
L'amour en vain gronde et l'accuse;
Sa jalouse fierté refuse
Des sujets à ses oppresseurs...»
Il s'agit vraisemblablement de l'éléphant du Jardin des Plantes et de sa femelle, qui ne reproduisait pas dans l'état de captivité. Mais comment un esprit si net et si juste en prose pouvait-il se prendre d'une sorte d'admiration pour de tels amphigouris soi-disant lyriques? C'est, je le répète, et toute l'histoire des salons le prouve, qu'un certain mauvais goût littéraire est très-compatible avec le goût social le plus délicat.
On aura remarqué le mot touché en passant sur sa petite nièce Pauline: «La douce approche d'une jolie enfant a un grand charme.» S'il y a eu un bon côté dans M. de Talleyrand arrivé à l'extrême vieillesse, c'a été ce coin d'affection pure.
Et, en général, ces lettres douces et faciles iraient à nous faire croire, pour peu qu'on le voulût, à un Talleyrand meilleur. Il faut toujours se méfier de l'impression que font les vieillards, surtout s'ils sont gens bien élevés et polis. En vieillissant, quand les passions sont amorties ou impuissantes, quand on n'a plus à commettre ses fautes ou ses crimes, on redevient bon ou on a l'air de l'être; on a même l'air de l'avoir toujours été. Mme de Sévigné n'appelait ce démon de Retz dans sa vieillesse que «notre bon cardinal».
J'ai encore sous les yeux une lettre de M. de Talleyrand, de l'été de 1828: ce sont des nouvelles de société, avec une pointe légère de raillerie. Il effleure en passant ses amis les doctrinaires; mais sur Chateaubriand le trait est plus enfoncé:
«Voilà le beau temps arrivé: il se présente avec l'air de la durée. M. Royer-Collard en a profité pour venir à Château-Vieux passer quelques jours. Il y est tout seul: sa femme est restée avec sa fille, qui est malade à Paris.—Toute la doctrine s'occupe de mariage: M. de Rémusat vient d'épouser Mlle de Lasteyrie, qui est fort jolie, et il se promet d'être amoureux. Le mariage a été célébré par un prêtre janséniste, qui dans son discours a un peu scandalisé les habitués de la paroisse.—Ce n'est pas tout: M. Guizot épouse Mlle Dillon sa nièce, et il est amoureux tout comme un autre. A son grand regret, le mariage ne se fait qu'au mois de novembre. Me voilà au bout de mes nouvelles. Les amours des doctrinaires sont tout ce que je sais.—Dites-moi quelque chose de Paris, pour qu'en y retournant je ne paraisse pas un véritable provincial:—mes occupations me donnent cette direction-là; car je renouvelle les baux de Valençay, où tout est en petit domaine.—M. de Vaux[30] s'annonce pour la fin de septembre: je serai charmé de le revoir. Je crois que M. de Chateaubriand devient un peu pesant pour lui, et on ne voit pas les efforts qu'il prétend faire pour les personnes qui lui sont dévouées. Il part pour Rome avec 300 mille francs d'appointements, et Villemain et Bertin de Vaux restent là. Je ne conçois rien à des relations aussi sèches que celles de Chateaubriand avec eux[31].—Nous nous portons tous bien dans notre petit rayon; mais, quand nous voulons l'étendre, nous rencontrons des maladies dont ce pays-ci est plein, etc.»
La révolution de juillet 1830 n'étonna point M. de Talleyrand, qui l'avait vue venir. Il y intervint à sa manière, tard, mais à temps et d'une manière utile. Sir Henry Bulwer a très-bien raconté comment le troisième jour, le 29, M. de Talleyrand chargea un secrétaire de confiance d'aller s'assurer si la famille royale était encore à Saint-Cloud ou si elle en était déjà partie; puis comment, au retour, il le pria de nouveau d'aller trouver de sa part Madame Adélaïde à Neuilly ou ailleurs, et de lui remettre, parlant à elle-même, un billet qu'elle lui rendrait après l'avoir lu. Ce billet qui amena sur les lèvres de Madame Adélaïde une exclamation soudaine: «Ah! ce bon prince, j'étais bien sûre qu'il ne nous oublierait pas!» dut contribuer à fixer les indécisions du futur roi. Puisque M. de Talleyrand se prononçait, Louis-Philippe pouvait se risquer.—Et comme ne manquerait pas de le dire M. Cuvillier-Fleury, l'historiographe de la maison: Nil desperandum Teucro duce et auspice Teucro.