M. de Talleyrand rendit le plus grand service au nouveau gouvernement en acceptant le poste d'ambassadeur à Londres. Son nom seul, avec la réputation d'habileté et de prudence qui l'environnait, était déjà une garantie. On dit qu'il ouvrit les conférences de Londres en ces termes: «Messieurs, je viens m'entretenir avec vous des moyens de conserver la paix à l'Europe...» Il y réussit, et remporta ce jour-là sa plus signalée victoire diplomatique.
S'il avait eu, comme Chateaubriand, le goût des contrastes, son imagination aurait eu beau jeu à se déployer par la comparaison de son succès personnel à Londres en 1830 et de la souveraine considération dont il jouissait, avec l'accueil si défavorable (pour ne pas dire pis) qui lui avait été fait trente-huit années auparavant en janvier 1792, lorsqu'il y était venu chargé d'une mission secrète de la part d'un gouvernement décrié, que le choix qu'on faisait de lui décriait encore davantage[32]. Mais l'esprit de M. de Talleyrand était peu porté à ces antithèses. S'il avait eu en dernier lieu un triomphe éclatant, il n'était pas insensible aux petits dégoûts qui sont presque toujours la monnaie et la rançon de tout grand succès. La lettre suivante qu'il écrivait confidemment à Mme de Dino (?), au moment de la mort de Casimir Périer, nous le montre au naturel et ne se surfaisant pas les choses:
«A chaque heure, j'invoque M. Périer! et j'ai bien peur que ce ne soit en vain et que je n'aie plus à m'adresser qu'à ses mânes[33]! Cette affaire de Rome ne serait pas encore en suspens, s'il avait vécu.—Un grand mot d'un grand homme est celui-ci: «Je crains plus une armée de cent moutons commandée par un lion, qu'une armée de cent lions commandée par un mouton.—Faites et surtout ne faites pas l'application de cela.—Hier, j'ai parlé de Sainte-Aulaire ou de Rigny, disant que, pour le dehors, il n'y avait que ces deux noms-là qui puissent convenir. J'ai fait, comme je le pense, l'éloge de Sainte-Aulaire.—Cela produira-t-il quelque chose? Je n'en sais rien, et je suis plutôt porté à croire que ce que j'ai dit serait inutile: j'ai parlé, dans cette lettre que vous avez remise, de Durant comme le seul qui me convenait et qui conviendrait à la Hollande, à la Belgique et à l'Angleterre: j'ai insisté fortement sur cela.—Ce que j'ai écrit hier doit être ignoré par vous: mais vous voilà prévenue si l'on vous en parle.—Je suis fortement occupé de ces ratifications russes qui (ne le dites pas) sont fort mauvaises; mais je crois que nous les arrangerons.—Je n'en parle pas à Paris, parce que l'on me donnerait des instructions, et que je veux agir sans en avoir: voilà encore qui est pour vous seule.—Si l'on me répond, ce sera par vous.—Figurez-vous que l'on m'écrit ici que l'affaire de Rome est arrangée, et qu'on a accepté et à Rome et à Paris une convention simultanée de l'Autriche et de la France. J'ai été chargé de le dire au ministre anglais.—Tout cela dégoûte beaucoup.—Adieu, chère amie de moi; soignez-vous, ne vous impatientez pas comme je le fais, et aimez-moi.»
Ce n'est là qu'un échantillon. La correspondance toute politique de M. de Talleyrand avec Mme de Dino existe et pourra, un jour, éclairer assez agréablement le dessous des cartes[34].
Le témoignage des Anglais d'alors bien informés ne saurait être indifférent à recueillir sur M. de Talleyrand. Sir Henry Bulwer est un peu doux et poli dans ses appréciations, comme il sied à un Anglais qui a tant vécu dans la haute société française; mais voici un de ses compatriotes qui est plus haut en couleur et plus mordant: ce jugement parut dans le Morning-Post, à l'époque de la mort de Talleyrand; je crois qu'il ne déplaira pas à cause de quelques traits caractéristiques qu'on chercherait vainement ailleurs:
«Lorsque Talleyrand, nous dit l'informateur anonyme, était ici engagé dans les protocoles, lui qui dormait peu, il avait coutume de mettre sur les dents ses plus jeunes collègues, et nous avons trop bien éprouvé qu'au temps de la quadruple alliance et en plus d'une autre occasion, ses yeux étaient ouverts tandis que lord Palmerston sommeillait. Lorsque la tempête des trois Glorieuses éclata sur Paris, trop heureux de quitter la France, Talleyrand s'en vint en Angleterre. On ne peut s'empêcher de rire en pensant à la manière dont il y fit son apparition. Il donnait ses audiences à ses compatriotes dans son salon d'Hanover-Square avec un chapeau rond sur la tête, au-devant duquel figurait une cocarde tricolore de six pouces carrés, tandis que se prélassaient, étendus tout au long sur les sofas, trois jeunes sans-culottes de Juillet, qu'il avait amenés avec lui pour se donner un air de républicanisme. (On sent que tout ceci est un peu chargé, mais il en reste bien quelque chose.) Louis-Philippe une fois bien établi sur son trône, la cocarde tricolore fut arrachée du chapeau rond et jetée au feu, et les jeunes échantillons de républicains furent renvoyés à Paris. Talleyrand, libre de toute crainte, donna cours à son despotisme naturel. Il avait ici tout le monde à ses pieds; toute la noblesse d'Angleterre recherchait sa société avec ardeur; les diplomates de tous pays pliaient devant lui; lord Palmerston seul résistait à Talleyrand, non-seulement sur les grandes choses, mais sur les plus petites et sur des bagatelles. Il faisait tout pour le dégoûter...»
Il y réussit. M. de Talleyrand, à la première occasion, revint en France sous prétexte de congé, et, de son château de Valençay, il envoya sa démission à Louis-Philippe (novembre 1834).
L'âge aussi le lui conseillait: il était arrivé aux limites de la vieillesse; sa quatre-vingtième année était sonnée: il ne songea plus qu'à finir de tout point convenablement. La vertu était son côté faible, et il dut penser à le fortifier. M. Royer-Collard était depuis longtemps un homme, un nom dont on aimait à se couvrir quand on avait un côté faible. Cousin, dans un temps, quand on attaquait sa religion, aimait à se replier sur M. Royer-Collard, qu'il proclamait bien haut son maître. Dans un genre tout différent M. de Talleyrand dut aussi songer d'assez bonne heure à M. Royer-Collard et à le rechercher comme l'homme de bien le plus considéré dans la politique. Il le cultiva surtout dans les dernières années. Passer tout l'été si près de M. Royer-Collard (Valençay est à quatre ou cinq lieues de Château-Vieux) et ne pas être dans des relations particulières avec lui, c'eût été une mauvaise marque. Il fit des avances. Mme de Dino, avec son attrait de haute distinction et sa coquetterie d'esprit, l'y secondait puissamment. M. Royer-Collard capitula, mais il fit ses conditions. Sous prétexte de trop de bourgeoisie et de simplicité, il fut dit que sa femme et ses filles n'iraient point à Valençay. A ce prix M. Royer-Collard fut bonhomme et indulgent. Le grand bourgeois se montra bon prince envers le grand seigneur. Quand on songe qu'en ses heures d'austérité il avait dit ce mot: «Il y a deux êtres dans ce monde que je n'ai jamais pu voir sans un soulèvement intérieur: c'est un régicide et un prêtre marié,» on conviendra qu'il eut à y mettre du sien. On raconte que, la première fois que M. de Talleyrand fit sa visite à Château-Vieux à travers un pays fort accidenté, moitié rochers, moitié ravins, et de l'accès le plus raboteux, son premier mot à M. Royer-Collard en entrant dans le salon fut: «Monsieur, vous avez des abords bien sévères...» On ne dit pas la suite; mais, interpellé de la sorte, l'homme à l'esprit de riposte ne dut pas être en reste.
Dans les commencements de leur liaison et quelques années auparavant, M. de Talleyrand avait eu l'idée de donner à Paris un grand dîner de personnages considérables, et représentant chacun quelque chose: Cuvier, la science; Gérard, la peinture... Royer-Collard devait y représenter l'éloquence politique. Il n'y alla point, mais il disait en plaisantant de l'idée: «Me voilà donc élevé à la dignité d'échantillon!»
Talleyrand et Royer-Collard affectaient tous deux, dans la manière de s'exprimer, la brièveté concise et la formule: tous deux étaient volontiers sentencieux; ils avaient le mot qui grave. Mais chez Talleyrand cette formule s'appliquait plus volontiers aux choses, aux situations, et chez Royer-Collard aux personnes. Réunis, ils devaient faire assaut, chacun dans son genre. C'étaient, pour peu qu'on y songe, deux profils des plus originaux et chez qui tout semblait en relief et en opposition: M. Royer-Collard, droit de taille, le front couvert d'une perruque brunâtre, le sourcil proéminent et remuant, le nez fort et marqué, le visage rugueux, la voix mordante, par moment stridente et se riant volontiers à elle-même quand il avait dit quelque mot; en tout un esprit altier et des plus fins sous une écorce restée en partie rustique; mais il ne faudrait pas faire non plus M. de Talleyrand plus délicat qu'il n'était et plus débile à cause de son infirmité. C'était une organisation puissante: il avait la voix mâle, profonde, partant d'un bon creux, bien que, par principe et bon goût, il s'interdît l'éclat du rire. Avec sa longue canne qui ressemblait à une béquille et avec laquelle il frappait de temps en temps sur l'appareil de fer dont sa mauvaise jambe était munie, il s'annonçait impérieusement. Des yeux gris sous des sourcils touffus[35], une face morte plaquée de taches, un petit visage qui diminuait encore sous son immense chevelure, le menton noyé dans une large cravate molle remontante, qui rappelait celle des incroyables et le négligé du Directoire, le nez en pointe insolemment retroussé, une lèvre inférieure avançant et débordant sur la supérieure, avec je ne sais quelle expression méprisante indéfinissable, fixée aux deux coins de la bouche et découlant de la commissure des lèvres[36]; un silence fréquent d'où sortaient d'un ton guttural quelques paroles d'oracle; il y avait là de quoi faire, en causant, un vis-à-vis de première force à Royer-Collard, bien que celui-ci eût plus de séve et de verdeur. Il disait de son voisin de Valençay vers la fin: «M. de Talleyrand n'invente plus, il se raconte.»