»Ne croyez pas que, si j'ai quitté les affaires, ce soit par caprice. Je n'ai quitté les affaires que lorsqu'il n'y en avait plus. J'avais voulu prévenir la guerre, je croyais que la France liée à l'Angleterre la rendait impossible; j'avais voulu, de plus, obtenir pour la révolution française du mois de juillet 1830 le droit de bourgeoisie en Europe, et tranquilliser le monde sur l'esprit de propagandisme que l'on supposait à notre gouvernement. Tout cela était accompli: que me restait-il à faire, sinon de ne point attendre qu'avec le solve senescentem d'Horace, quelqu'un vînt me dire que j'avais trop tardé? La difficulté est d'en sortir heureusement et à propos. Vous devez donc me féliciter d'y avoir réussi, et non pas m'en faire une sorte de reproche, quelque obligeance qu'il y ait dans les reproches que vous savez faire.
»J'ai souvent remercié la fortune de m'avoir donné un contemporain tel que vous, qui m'avez mieux compris que personne, et qui avez bien voulu en aider d'autres à me mieux comprendre[39]; mais je la remercierais davantage encore, si elle eût rendu nos habitations plus voisines: vous verriez qu'aujourd'hui, comme au temps que vous rappelez, tout serait de ma part abandon et confiance.—Pauvre Dalberg! combien je l'aimais, et combien je l'ai regretté! Nous parlerions de lui et de tant de personnes que nous avons connues, et de tant d'événements auxquels nous avons été mêlés. L'âge où je suis arrivé est celui où l'on vit principalement dans ses souvenirs. Nous parlerions aussi des jugements auxquels je dois m'attendre de la part des générations qui suivront la nôtre. J'avoue que je ne redoute pas ceux de vos compatriotes, pourvu qu'ils n'oublient point qu'il n'existe en Allemagne aucun individu à qui j'aie volontairement nui, et qu'il s'y trouve plus d'une tête couronnée à qui je n'ai pas laissé d'être utile, du moins autant que je l'ai pu. Enfin nos conversations rouleraient sur vous, sur votre famille, le nombre de vos enfants, leur établissement, toutes choses auxquelles je prends un intérêt sincère, et dont je suis réduit à ne vous parler que de très-loin, puisque vous habitez sur les bords du Mein, et moi sur les bords de la Loire, et que, de plus, je suis né en 1754.
»Mme de Dino, qui, pendant les quatre ans qu'elle a passés en Angleterre, a complété la croissance dont son esprit supérieur était susceptible, et qui la place au premier rang des personnes les plus distinguées, n'oublie que ce qui ne vaut pas la peine qu'on s'en souvienne: elle est flattée que son souvenir corresponde à celui qu'elle a toujours gardé de vous, et elle me charge de vous le dire.
»Pour moi, mon cher baron, j'ai pour vous les mêmes sentiments que vous m'avez toujours connus, et je suis pour la vie tout à vous.
P. DE TALLEYRAND[40].»
Le baron de Gagern, après avoir inséré cette lettre plus développée que d'habitude et définitive, ajoute:
«Je compris qu'une pareille correspondance pouvait avoir pour lui des côtés fatigants, et je ne lui écrivis plus.»
Cependant, il restait à régler d'autres comptes, et dont M. de Talleyrand devait se préoccuper davantage. Il avait ses quatre-vingt-quatre ans sonnés; il voulut honorer publiquement sa fin et, avant le tomber du rideau, ménager à la pièce une dernière scène. Un de ses anciens collaborateurs diplomatiques et qui avait servi sous lui, un Allemand de plus de mérite que de montre, Reinhard, vint à mourir. Il était membre de l'Académie des sciences morales et politiques: M. de Talleyrand se dit que c'était pour lui l'occasion toute naturelle d'un dernier acte public, et, sous couleur de payer une dette d'amitié, il se disposa à faire ses adieux au monde. On apprit donc un matin, non sans quelque surprise, qu'empruntant pour cette fois son rôle au brillant secrétaire perpétuel, M. Mignet, il désirait prononcer en personne l'Éloge du comte Reinhard. De là cette séance académique qui fut son dernier succès et qui couronna sa carrière.
Remarquez que le sujet était lui-même choisi avec tact et avec goût: rien d'éclatant, rien qui promît trop; l'orateur pouvait être aisément supérieur à son sujet. Et puis n'oublions pas que c'est à l'Académie des sciences morales et politiques que M. de Talleyrand, à son retour en Europe et rentrant en scène, avait voulu débuter en l'an V par des mémoires fort appréciés: c'est par cette même Académie que, quarante ans après, il voulait finir. Il y avait de la modestie dans ce cadre, et aussi de l'habileté. Il savait que, si la politique est ingrate, les lettres de leur nature sont reconnaissantes.
C'est le samedi 3 mars 1838 que, nonobstant un état de santé des plus précaires, et sans tenir compte des observations de son médecin, il vint lire cet Éloge de Reinhard dans une séance dite ordinaire, mais qui fut extraordinaire en effet. Des étrangers sont admis aux séances de cette Académie, et, cette fois, il y avait autant de monde que la salle en pouvait tenir; pas de femmes, mais des personnages d'élite, principalement politiques; M. Pasquier, le duc de Noailles et autres y assistaient. On remarqua fort un incident: M. de Talleyrand et le duc de Bassano, qui ne s'étaient pas vus depuis 1814 et qui ne s'aimaient guère[41], se rencontrèrent dans l'escalier: ils se donnèrent la main. Le bureau de l'Académie se composait de MM. Droz, président, Dupin, vice-président, et Mignet, secrétaire perpétuel. Quand l'huissier annonça «le prince» (car il était prince, même à l'Académie), ce fut une grande attente. M. Mignet alla à sa rencontre dans la pièce qui précédait celle des séances. M. de Talleyrand n'avait pu monter à pied l'escalier: il avait été porté par deux domestiques en livrée. Quand il fit son entrée dans la salle, appuyé sur le bras de M. Mignet et sur sa béquille, tous les assistants étaient debout. Après la lecture du procès-verbal, le président M. Droz demanda au prince s'il n'était pas fatigué, et s'il ne voulait pas prendre le temps de se reposer avant de commencer sa lecture. M. de Talleyrand, d'une voix grave (car il l'avait très-forte et à remplir la salle), répondit qu'il aimait mieux commencer aussitôt. Il lut alors un discours composé avec goût, simple et court, d'un juste à-propos. Aucun mot n'en était perdu. Le lecteur fut fréquemment interrompu par les applaudissements: ils éclatèrent surtout au portrait que M. de Talleyrand traça d'un parfait ministre des affaires étrangères: