«La réunion, disait-il, des qualités qui lui sont nécessaires est rare. Il faut, en effet, qu'un ministre des affaires étrangères soit doué d'une sorte d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable; d'être réservé avec les formes de l'abandon, d'être habile jusque dans le choix de ses distractions; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naïve; en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre heures, d'être ministre des affaires étrangères.

»Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu'elles soient, pourraient n'être pas suffisantes, si la bonne foi ne leur donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler ici pour détruire un préjugé assez généralement répandu: non, la diplomatie n'est point une science de ruse et de duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c'est surtout dans les transactions politiques, car c'est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n'autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve; et la réserve a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute à la confiance.

»Dominé par l'honneur et l'intérêt du prince, par l'amour de la liberté fondée sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre des affaires étrangères, quand il sait l'être, se trouve ainsi placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre...»

L'idéal est magnifique, et, à la façon dont il en parlait, on était tenté de croire qu'il l'avait autrefois rempli de tout point dans la pratique. Ce qu'il y avait d'admirable surtout, c'était cette recommandation si formelle de la bonne foi dans la bouche de celui qui passait pour avoir dit: «La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.» On remarqua qu'il accentua très-fort ce mot de bonne foi.

Je ne voudrais point paraître faire une mauvaise plaisanterie, mais cet éloge du comte Reinhard m'a tout naturellement rappelé le célèbre roman de Renart, cette épopée satirique du moyen âge,—cette Bible profane du moyen âge, comme Goethe l'a baptisée,—dans laquelle l'hypocrite et malin Renart joue tant de tours au lion et à tous les animaux, se déguise sous toutes les formes, en clerc, en prêcheur, en confesseur, et, après avoir mis dedans tout son monde, finit par être proclamé roi et couronné. Cette séance de la plus morale et la plus honnête des Académies, consacrant de son approbation, de son suffrage unanime, le moins scrupuleux des hommes d'État, à la considérer sous un certain jour, ne me paraît autre qu'une scène du roman de Renart au dix-neuvième siècle. Veuillez, en effet, vous souvenir, récapitulez en idée la vie passée de Talleyrand, depuis son début sous Calonne, ou, si vous aimez mieux, depuis sa messe à la Fédération, ou encore depuis certain traité fructueux entamé avec le Portugal sous le Directoire, premier point de départ de sa nouvelle et soudaine opulence, et voyez où tout cela aboutit, à quels honneurs, à quels profonds témoignages de respect et de la part des hommes les plus purs et les plus autorisés, les maîtres-jurés en matière de moralité sociale. Il fallait voir comme avec lui, en cette séance d'adieux attendrissante, la vertueuse solennité de M. Droz était aux petits soins; comme la dignité et la candeur de M. Mignet prenaient garde de peur que le prince ne fît un faux pas. Ah! ce jour-là, l'on vit bien ce qu'est la puissance de l'esprit dans la société française, surtout quand il est relevé par la naissance, et, faut-il le dire? quand il est orné de tous les vices.

Lorsque la lecture fut terminée (et ce fut là toute la séance, une petite demi-heure en tout), l'enthousiasme n'eut pas de bornes; le prince eut à passer, au retour, entre une double haie de fronts qui s'inclinaient avec un redoublement de révérence; chacun en sortant exprimait son admiration à sa manière, et Cousin, selon sa coutume, plus haut que personne; il s'écriait en gesticulant: «C'est du Voltaire!—C'est du meilleur Voltaire.»

Non, ce n'était pas tout à fait du Voltaire: cet Éloge de Reinhard, c'était bien pour Talleyrand jusqu'à un certain point sa représentation d'Irène, mais une représentation concertée et arrangée. Non, ce n'était pas du Voltaire, parce que Voltaire était sincère, passionné, possédé jusqu'à son dernier soupir du désir de changer, d'améliorer, de perfectionner les choses autour de lui; parce qu'il avait le prosélytisme du bon sens; parce que, jusqu'à sa dernière heure, et tant que son intelligence fut présente, il repoussait avec horreur ce qui lui semblait faux et mensonger; parce que, dans sa noble fièvre perpétuelle, il était de ceux qui ont droit de dire d'eux-mêmes: Est deus in nobis; parce que, tant qu'un souffle de vie l'anima, il eut en lui ce que j'appelle le bon démon, l'indignation et l'ardeur. Apôtre de la raison jusqu'au bout, on peut dire que Voltaire est mort en combattant. La fin de sa vie n'a pas ressemblé à une partie de whist où l'on gagne en calculant[42].

Mais la leçon, s'il en est une à ces comédies du monde où ne manquent jamais ni les Aristes ni les Philintes, quelle était-elle donc? Chateaubriand, une heure après, entendant le récit de cette scène, n'aurait-il pas eu le droit de dire: «C'est à dégoûter de l'honneur;» et un misanthrope: «C'est à dégoûter de la vertu?»

Absous, quoi qu'il en soit, amnistié et applaudi des savants et des sages, restait pour M. de Talleyrand un autre point délicat à régler, l'article de la mort. Elle était moins simple pour lui que pour un autre, à cause de son caractère d'ancien prêtre, d'évêque marié. On y pensait fort et l'on en était fort préoccupé autour de lui: il s'en préoccupait lui-même depuis quelques années. Ce n'est pas que ses sentiments sur le fond des choses eussent le moins du monde changé. Il disait un jour à son médecin: «Je n'ai qu'une peur, c'est celle des inconvenances; je ne crains pour moi-même qu'un scandale pareil à celui qui est arrivé à la mort du duc de Liancourt.» On remarquait que son front, si impassible, se rembrunissait toutes les fois qu'il était question dans les journaux d'un refus de sépulture pour un prêtre non réconcilié. Lorsque mourut la princesse, sa femme, qui depuis 1815 n'habitait plus avec lui, il prit soin que l'inscription funéraire n'indiquât que le plus légèrement possible le lien qui les avait unis, un lien purement civil. Il lui échappa de dire en plus d'une occasion: «Je sens que je devrais me mettre mieux avec l'Église.» On remarquait encore qu'il revenait plus volontiers sur ses années de séminaire; il ne craignait pas de les rappeler. Dans ce dernier discours prononcé à l'Académie, il avait comme pris plaisir à y faire allusion et à célébrer l'alliance étroite de la diplomatie et de la théologie, sous prétexte que le protestant Reinhard avait lui-même passé par le séminaire.

Il y avait déjà quelque temps, mais à une époque qui n'était pas très-éloignée, la duchesse de Dino, étant tombée malade à la campagne, avait demandé à recevoir les sacrements. Était-ce une leçon indirecte, un avertissement qu'elle voulait lui donner? Ce qu'il y a de certain, c'est que, la croyant plus mal, M. de Talleyrand était accouru, et il avait paru étonné de la trouver passablement. «Que voulez-vous, dit-elle, c'est d'un bon effet pour les gens.»—M. de Talleyrand, après un moment de réflexion, reprit: «Il est vrai qu'il n'y a pas de sentiment moins aristocratique que l'incrédulité[43]