La duchesse avait donné à sa fille, pour lui enseigner la religion, un jeune abbé, homme d'esprit et dont la réputation commençait à s'étendre. M. de Talleyrand l'ayant un jour invité à dîner, l'abbé s'excusa en disant qu'il n'était pas homme du monde. Sur quoi M. de Talleyrand dit sèchement à Mme de Dino: «Cet homme ne sait pas son métier[44].» On comprit alors, on devina ce qu'il désirait. Il vit l'abbé et s'entretint avec lui. Il y eut consultation sans doute sur les démarches à faire pour se réconcilier avec l'Église. On exigeait de lui un écrit; les premiers essais de sa façon qu'on envoya à Rome ne furent pas agréés: il fallait une simple soumission. M. de Talleyrand, pressé de nouveau par ses nièces, en vint à dire qu'il ne savait comment rédiger la chose; que l'on essayât d'une formule, et qu'il verrait:—ce qu'on s'empressa de faire. Le brouillon revu par lui fut trouvé bon à Rome; mais, quand il en revint, M. de Talleyrand le garda dans son secrétaire, décidé à ne le signer qu'au dernier moment.

Depuis la fameuse séance académique, deux mois et demi s'étaient à peine écoulés. Un anthrax à la région lombaire et l'opération qui s'ensuivit déterminèrent la crise finale. Dès le mardi 15 mai (1838), M. de Talleyrand était dans un état désespéré. A cette nouvelle, la famille, tous les amis, tous les curieux du monde accoururent à l'hôtel de la rue Saint-Florentin, et ils remplissaient le salon voisin de la chambre du malade. C'était un spectacle des plus singuliers, et, quand je dis spectacle, je dis le vrai mot, car, à l'instar des rois de France, M. de Talleyrand mourut, on peut le dire, en public. Pendant toute la journée du mercredi, l'effort de ses proches fut pour hâter sa détermination et l'exhorter à ses derniers devoirs. Il avait sa pensée, mais il attendait toujours. Il est évident qu'il ne voulait pas s'exposer, dans le cas où il eût survécu, ne fût-ce que de peu, à entendre les commentaires du public et à assister à son propre jugement. Il se conduisait ici comme il avait coutume de faire avec les puissances qu'il quittait: il ne les abandonnait qu'au dernier moment, et quand il estimait qu'il n'y avait plus chance de retour. Aux appels fréquents qu'on lui faisait, il répondait: «Pas encore!» Cependant, le temps pressait, et l'on craignait qu'il n'attendît trop et qu'il ne fût prévenu par la perte de connaissance. La famille et les amis étaient dans une anxiété extrême. M. Royer-Collard, l'un des assistants, m'a raconté à moi-même comment les choses se passèrent. Lorsqu'on crut qu'il n'y avait plus à différer, la petite-nièce du mourant, celle dont il parlait avec tant de prédilection dans une de ses lettres, et qui était «l'idole de sa vieillesse», s'approcha de l'abbé Dupanloup présent, lui demanda sa bénédiction, et, forte de ce secours, prenant (comme on dit) son courage à deux mains, elle entra dans la chambre du malade. Elle en sortit, ayant obtenu ce qu'elle seule avait pu lui arracher. M. de Talleyrand avait enfin fixé son heure pour accomplir les actes religieux et signer sa rétractation. C'était le matin du jour même où il mourut (jeudi 17 mai 1838). Mme de Dino présidait à tout. La déclaration, au moment de signer, fut lue à haute voix devant lui, et, quand on lui demanda quelle date il désirait y attacher, il répondit: «La date de mon discours à l'Académie.»—Ces deux démarches préméditées, celle de ses adieux au public et celle de son raccommodement avec l'Église, étaient liées dans son esprit.

Sir Henry Bulwer a raconté, d'après un témoin oculaire, la visite que lui firent le roi Louis-Philippe et Madame Adélaïde, dans cette même matinée du jour de sa mort. M. de Talleyrand, qu'on avait dû réveiller exprès d'un sommeil léthargique, était assis au bord du lit, car l'incision faite à ses reins et qui descendait jusqu'à la hanche ne lui permettait pas d'être couché, et il passa les dernières quarante-huit heures dans cette posture, penché en avant, appuyé sur deux valets qui se relayaient toutes les deux heures. Il reçut la visite royale en homme que la représentation n'abandonne pas un instant. S'étant aperçu qu'il y avait là trois ou quatre personnes qui n'avaient point été présentées, deux médecins, son secrétaire et son principal valet de chambre, il les nomma selon l'étiquette usitée en pareil cas avec les personnes royales. Le grand chambellan en lui survivait jusqu'à la fin. Tout cela se passait dans la matinée.

Les personnes de la famille étaient seules admises dans la chambre, mais le salon voisin ne désemplissait pas:

«Il y avait là l'élite de la société de Paris. D'un côté, des hommes politiques vieux et jeunes, des hommes d'État aux cheveux gris, se pressaient autour du foyer et causaient avec animation; de l'autre, on remarquait un groupe de jeunes gens et de jeunes dames, dont les œillades et les gracieux murmures échangés à voix basse formaient un triste contraste avec les gémissements suprêmes du mourant.»

La bibliothèque, dont la porte donnait dans la chambre mortuaire, était remplie également des gens de la maison et de domestiques aux aguets: de temps en temps, la portière s'entr'ouvrait, une tête s'avançait à la découverte, et l'on aurait pu entendre chuchoter ces mots: «Voyons, a-t-il signé? est-il mort?» L'agonie commença à midi, et il était mort à quatre heures moins un quart. A peine eut-il fermé les yeux (et j'emprunte à cet endroit le récit du témoin cité par sir Henry Bulwer) que la scène changea brusquement:

«On aurait pu croire qu'une volée de corneilles venait subitement de prendre son essor, si grande fut la précipitation avec laquelle chacun quitta l'hôtel, dans l'espoir d'être le premier à répandre la nouvelle au sein de la coterie ou du cercle particulier dont il ou elle était l'oracle. Avant la tombée de la nuit, cette chambre, plus qu'encombrée pendant toute la journée, avait été abandonnée aux serviteurs de la tombe, et, lorsque j'y entrai le soir, je trouvai ce même fauteuil, d'où le prince avait si souvent lancé en ma présence une plaisanterie courtoise ou une piquante épigramme, occupé par un prêtre loué pour la circonstance et marmottant des prières pour le repos de l'âme qui venait de s'envoler.»

Les propos de chacun en sortant étaient curieux à noter. Les légitimistes disaient: «Il est mort en bon gentilhomme.» Une dame de la vieille cour eut le meilleur mot: «Enfin il est mort en homme qui sait vivre.» Un plus osé, M. de Blancm....., disait: «Après avoir roué tout le monde, il a voulu finir par rouer le bon Dieu[45].» Ce qui est hors de doute, c'est qu'en mourant il avait, ne fût-ce que par complaisance, désavoué la Révolution.

On remarqua que M. Thiers ne vint que deux heures après la mort. Il prit la main refroidie de celui qui, vivant, lui avait témoigné tant d'attentions et de bienveillance, et qui avait dit un jour de lui et de sa fortune rapide, en réponse à quelqu'un qui prononçait le mot de parvenu: «Vous avez tort, il n'est point parvenu; il est arrivé

Les funérailles furent célébrées en grande pompe le 22 mai, à l'église de l'Assomption. La devise du mort qui ornait le catafalque: Re que Diou, qu'on traduisait par: Rien que Dieu, mais qui, selon l'interprétation de la famille, veut dire: Pas d'autre roi que Dieu, semblait une dernière et sanglante ironie aux yeux de la foule. Mais le monde fut satisfait; la société (ainsi qu'elle aime à se désigner elle-même) était redevenue très-indulgente; elle avait obtenu ce qu'elle désirait avant tout: M. de Talleyrand, avant de mourir, avait fait sa paix; il avait répondu à l'idée qu'on s'était toujours faite de lui, c'est-à-dire de l'homme qui savait le mieux les convenances, la forme des choses, ce qu'on doit au monde et ce que le monde peut exiger.