Cette manière de finir contraste avec celle de son contemporain et ancien collègue l'abbé Sieyès, mort sans rétractation deux années auparavant. Il est vrai que Sieyès s'était éteint dans une sorte d'obscurité, qu'il était avant tout philosophe, et, par l'esprit du moins, demeuré fidèle à ce grand tiers du sein duquel il était sorti et dont il avait été l'annonciateur. M. de Talleyrand avait eu beau se mêler à la Révolution, il était resté, lui, un homme de race, gardant au fond beaucoup des idées ou des instincts aristocratiques. Le baron de Gagern raconte qu'étant à Varsovie et passant des matinées entières auprès de lui, une des premières choses qu'il exigea fut que son interlocuteur ne l'appelât plus Votre Altesse, mais simplement M. de Talleyrand, et sur ce mot d'Altesse, il lui arriva de dire: «Je suis moins, et peut-être je suis plus;» se reportant ainsi à l'orgueil premier de sa race. Créé prince de Bénévent, il négligea toujours de remplir les formalités attachées à ce titre; il croyait apparemment pouvoir s'en passer. Ces traces-là sont indélébiles, elles reparaissent à l'heure de la mort. On n'est pas grand seigneur impunément.
Cette conversion, ou du moins cette rétractation amenée à bonne fin fit le plus grand honneur à l'ecclésiastique qui y avait présidé, et fut le grand exploit catholique qui illustra la jeunesse de l'abbé Dupanloup. Il mérita par son attitude en cette circonstance que M. Royer-Collard présent, et qui d'ailleurs n'avait pour lui qu'un goût médiocre, lui dît pour compliment suprême: «Monsieur l'abbé, vous êtes un prêtre!»
M. Royer-Collard réservait pourtant le fond de sa pensée; il avait sur la mort de M. de Talleyrand un jugement qu'il gardait par-devers lui, mais il ne le gardait qu'à demi, puisque, parlant un jour de l'évêque de Blois, M. de Sausin, dont il respectait les vertus, il disait: «Le mot de vénérable a été fait pour lui; il est peut-être le seul auquel je dirais tout ce que je pense de la mort de M. de Talleyrand.»
Je fais grâce des plaisanteries de Montrond, qui ne tarissait pas sur cette signature in extremis, et qui, de son ton d'ironie amère et sèche, ne parlait pas moins que d'un miracle opéré «entre deux saintes». Ce serait pourtant de bonne prise, car à chacun son acolyte et son aide de camp favori. Si le pieux Énée avait le fidèle Achate, si saint Louis a Joinville, si Bayard a le loyal serviteur, si Henri IV ne va pas sans Sully, si Fénelon a son abbé de Langeron, Talleyrand et Montrond sont inséparables: et qui pourrait-on écouter de plus voisin de la conscience de Talleyrand et qui en eût aussi bien la double clef, que Montrond[46]?
A la juger sérieusement et d'après le simple bon sens, cette conversion (si cela peut s'appeler une conversion) n'offrait pas de si grandes difficultés. Tout y conspirait en effet: la famille, les entours, le monde; et le malade lui-même y était consentant. C'était chose convenue qu'il voulait bien faire sa paix avec l'Église et avec Rome. La résistance n'était que sur l'instant précis. Il désirait retarder le plus possible, afin d'être bien sûr que cet instant fût le dernier de sa vie. L'honneur de le hâter fut dû aux pressantes supplications de sa petite-nièce, pour laquelle il avait un faible de tendresse et qui obtint ce qu'elle voulut. Ah! la difficulté eût été tout autre, s'il s'était agi non plus d'une soumission, d'une rétractation pour la forme, mais d'une conversion véritable. J'ai connu, lorsque j'étudiais dans Port-Royal les actes sincères du vieux christianisme français et gallican, des confesseurs et directeurs de conscience qui, au chevet d'anciens ministres prévaricateurs et repentants, exigeaient une réelle et effective pénitence de bon aloi, la restitution des sommes mal acquises, une réparation en beaux deniers comptants à ceux à qui l'on avait fait tort. Ces hommes-là étaient ce qu'on appelle des jansénistes, des prêtres de vieille roche: on les renie, on les conspue aujourd'hui. Ah! il eût fait beau voir un prêtre venir redemander à Talleyrand expirant de rendre tout le bien mal acquis (comme on disait autrefois), de le restituer au moins aux pauvres, de faire un acte immense d'aumône—une aumône proportionnée, sinon égale, au chiffre énorme de sa rapine! C'est pour le coup que tout le monde n'eût point applaudi et n'eût pas été content, que la famille n'y eût point poussé avec un si beau zèle peut-être, que le confesseur aurait eu un rôle difficile et rare. Mais ici, encore une fois, le siècle et le ciel conspiraient ensemble: on ne fit qu'enfoncer une porte tout ouverte; la seule gloire fut de l'avoir enfoncée quelques heures plus tôt.
Les Éloges officiels donnèrent partout de concert: M. de Barante à la Chambre des Pairs, M. Mignet à l'Académie des sciences morales payèrent leur tribut. La Notice de M. Mignet est des plus belles en son genre, des plus spécieuses, mais dans un ton nécessairement adouci, et ne montrant que les côtés présentables. MM. Thiers et Mignet, en tant qu'historiens de la Révolution, avaient été distingués de bonne heure par M. de Talleyrand, qui, du coin de l'œil, les avisa entre tous et désira les connaître. Il les considérait comme des truchements et, jusqu'à un certain point, des apologistes de sa politique auprès des jeunes générations dont ils étaient les princes par le talent. Il les soignait en conséquence. Un peu plus tard, il eut sur M. Thiers, ministre, une influence assez particulière; mais, même avant cela, en accueillant les deux amis avec cette bonne grâce flatteuse et en les captivant par ses confidences, il savait ce qu'il faisait: il enchaînait à jamais par les liens d'une reconnaissance délicate leur entière franchise.
Dans tous ces Éloges, on insistait sur un point: c'est que, dans sa longue carrière, M. de Talleyrand «n'avait fait de mal à personne»; qu'il avait montré «un éloignement invariable pour les persécutions et les violences». On devinait là-dessous une protestation indirecte contre toute participation de son fait dans le meurtre du duc d'Enghien, seule accusation en effet qu'eussent à cœur de réfuter la famille et les amis: on ne tient qu'à enlever cette tache de sang; sur tout le reste, on est coulant désormais. Mais ceci même échappe aux complaisances de situation comme aux démentis intéressés: l'histoire, interrogée sans passion et sans réticences, et de plus près qu'elle ne l'a encore été jusqu'ici, l'histoire seule répondra.
Tous n'étaient pas aussi indulgents que les spirituels panégyristes. M. de Talleyrand avait pu connaître avant de mourir et lire de ses yeux le terrible portrait que George Sand avait fait du Prince dans une des Lettres d'un voyageur, insérée dans la Revue des Deux Mondes (octobre 1834). Il est assez piquant de remarquer que M. de Talleyrand a été peint deux fois, et pas en beau, par les deux femmes supérieures de ce siècle: Mme Sand a fait de lui un portrait affreux, d'un parfait idéal de laideur. Mme de Staël déjà l'avait peint sous un déguisement, en coiffe et en jupon, dans le personnage de Mme de Vernon du roman de Delphine. C'est un portrait de société, charmant et adouci, mais très-peu flatteur au fond. Il serait curieux d'en rassembler les divers traits épars qui se rapportent sans aucun doute à la figure et au caractère du modèle. On aurait ainsi un Talleyrand de salon par une des personnes qui l'ont le mieux connu.
Il n'était pas, il ne pouvait pas être aussi insensible ni aussi égoïste qu'on l'a dit: les hommes ne sont pas des monstres. Lorsqu'il perdit sa vieille amie, la princesse de Vaudemont (janvier 1833), il se montra fort affecté. Il est vrai que Montrond, qui en faisait la remarque, ajoutait: «C'est la première fois que je lui ai vu verser des larmes!»—Une autre fois encore, pendant son ambassade à Londres, comme il avait été l'objet, à la Chambre des lords, d'une violente et inconvenante attaque du marquis de Londonderry, le duc de Wellington se leva aussitôt, et il défendit, il vengea en termes chaleureux son vieil ami, le vétéran des diplomates. Le lendemain, M. de Talleyrand, lisant ces débats, fut surpris par un visiteur les larmes dans les yeux, tant il était touché du procédé du duc de Wellington, et il lui échappa de dire: «J'en suis d'autant plus reconnaissant à M. le duc, que c'est le seul homme d'État dans le monde qui ait jamais dit du bien de moi.»
Il n'était pas non plus aussi paresseux qu'on aurait pu le croire et qu'il affectait par moments de le paraître. Quand M. de Chateaubriand semble vouloir douter de l'existence des Mémoires entiers de M. de Talleyrand, parce qu'il lui aurait fallu pour cela un travail continu dont il l'estime peu capable, il se trompe. Dans son séjour à la campagne et dans sa retraite de Valençay, M. de Talleyrand travaillait. J'ai sous les yeux des billets de lui à un ami, à un homme de la société, M. de Giambone[47]: il y est plus d'une fois question de travail, du moins pendant la première partie de l'été.