Je passe sans transition, et pour finir et ne pas prolonger trop le poids d'une responsabilité qui pèse en ce moment sur l'éditeur seul dans le choix de ces citations authentiques, mais délicates, à un incident qui survint au Temps pendant la publication et dans l'intervalle d'un article à l'autre, et qui avait tout l'air d'une menace. J'ai besoin de citer encore la lettre suivante de M. Sainte-Beuve à M. Nefftzer pour arriver à celle par laquelle je désire terminer:
«(Ce 8 mars 1869.)—Mon cher ami, je serais bien désolé de vous occasionner ainsi qu'au Journal un désagrément: évidemment le procès serait une vengeance (sous forme détournée)... J'ai fait mes articles sans prévention ni parti pris, reconnaissant les parties agréables et supérieures de l'homme. Que si pourtant on veut la guerre, on l'aura. Je suis en mesure de traiter le point délicat, la participation de Talleyrand dans le meurtre du duc d'Enghien. Je n'ai pas seulement des paroles de tradition, j'ai des textes: j'ai de plus (chose singulière!) une lettre expresse à ce sujet que m'a écrite, après mon premier ou mon second article, M. Troplong lui-même. Enfin, au premier mot de déclaration de guerre, je vous propose de vous donner un supplément d'article où je traiterai ce point: «M. de Talleyrand était certainement vénal et corrompu; mais est-il vrai que, dans sa longue carrière, il n'ait fait de mal à personne?»
»Et en avant!
»Tout à vous,
»Sainte-Beuve[51].»
«P.-S. Dieu nous garde, si un intérêt majeur pour eux y est engagé, de la douceur des corrompus!»
Voici la lettre de M. Troplong, bien près de sa fin alors lui-même (il est mort le 1er mars suivant), et qui ne se contentait pas de répondre par l'envoi d'une simple carte aux lettres polies par lesquelles un collègue s'excusait, pour des raisons de santé trop justifiées, de ne pouvoir assister aux séances du Sénat:
«(Palais du Petit-Luxembourg, le 3 février 1869.)—Mon cher collègue, je regrette bien d'apprendre par votre bonne lettre que l'état de votre santé nous prive de votre présence et vous retient chez vous. Mais heureusement qu'il sort de votre studieuse prison des morceaux littéraires que recherchent tous les gens de goût. J'ai lu vos derniers articles sur ce bon sujet de Talleyrand, comme disait M. de Maistre dans ses lettres. Vous avez parfaitement raison quand vous inclinez vers l'opinion qui le regarde comme un des instigateurs de l'arrestation et du meurtre du duc d'Enghien. Au témoignage de M. de Meneval que vous opposez au livre de M. Bulwer, on peut joindre celui de M. Rœderer (Mémoires, t. III, p. 541). Il y a aussi un ouvrage qui jette beaucoup de jour sur cette affaire, c'est celui de M. de Nougarède, intitulé: Recherches sur le procès et la condamnation du duc d'Enghien (2 vol.). Ces documents mettent dans la plus grande lumière l'imposture de M. de Talleyrand voulant dégager sa responsabilité de ce fatal événement.
»Mais je m'aperçois que je porte de l'eau à la fontaine, tandis que je ne veux que vous offrir tous mes sentiments empressés de bon et dévoué collègue,
»Troplong.»