[1] Essai sur Talleyrand, par sir Henry Lytton Bulwer, ancien ambassadeur. Traduit de l'anglais par G. Perrot.
[2] Je donne ces textes d'après la traduction, en regrettant que les passages cités ne paraissent nous revenir qu'à travers l'anglais: rien n'eût été plus simple que de réintroduire à ces endroits le texte français original.
[3] En racontant l'historiette de cette façon bouffonne aux dépens des autres, Talleyrand ne disait que la moitié de la vérité. Il avait eu peur lui-même, peur non pas du côté de la populace, mais du côté du clergé. Il faut lire là-dessus l'Américain Gouverneur-Morris, qui est bon à consulter en plus d'un endroit de son journal sur l'évêque d'Autun, et notamment ici: «24 février 1791. A midi, je me promène jusqu'à ce que je sois fatigué; ensuite je vais au Louvre pour y dîner. Madame (de Flahault) est au lit, malade. En rentrant chez elle hier soir, elle a trouvé sous enveloppe le testament de son évêque, qui la fait son héritière. Elle juge de quelques mots qu'il a laissé échapper dans sa dernière conversation avec elle, qu'il est question pour lui de mourir; aussi a-t-elle passé la nuit dans une grande agitation et dans les larmes. M. de Sainte-Foix, qu'elle a fait réveiller à quatre heures du matin, n'a pu trouver l'évêque, celui-ci ayant couché hors de son domicile et près d'une église où il devait, ce jour-là même, consacrer deux évêques nouvellement élus. On finit par apprendre qu'ayant reçu des menaces de mort réitérées, M. de Talleyrand avait craint que le clergé ne le fît assassiner ce jour-là, et qu'il avait écrit cette lettre, mais en donnant des ordres pour qu'elle ne fût remise que dans la soirée, ayant l'intention de la reprendre s'il vivait encore avant la fin du jour, ce que son trouble lui aura fait oublier.» (Mémorial de Gouverneur-Morris, tom. I, p. 308.)
[4] Voir le Journal et Lettres de Mme Darblay, tom. VI, p. 14 et suiv., édit. de 1854.
[5] Talleyrand écrivait d'Amérique à Mme de Staël, pour activer sa bienveillance: «Si je reste encore un an ici, j'y meurs.»—Mme de Genlis, dans ses Mémoires (tom. V, p. 54), cite en entier une lettre agréable, mais probablement retouchée en quelques points par la femme de lettres qui aimait à émousser toute expression vive ou trop naturelle.
[6] Je crois bien qu'ici j'ai trop prêté à la patrie de Swift, et qu'il faut revendiquer le mot pour nous, un mot de soldat et à la Cambronne. Selon les uns, ce serait Lannes ou Lasalle qui, voyant Talleyrand dans son costume de cour et faisant belle jambe, autant qu'il le pouvait, aurait dit: «Dans de si beaux bas de soie, f..... de la m....!» Mais, selon une autre version qui m'est affirmée, le général Bertrand, racontant une scène terrible dont il avait été témoin, et dans laquelle Napoléon lança à Talleyrand les plus sanglants reproches, ajoutait que les derniers mots de cette explosion furent: «Tenez, monsieur, vous n'êtes que de la m.... dans un bas de soie.» Le mot, sous cette dernière forme, sent tout à fait sa vérité.
[7] J'ai dit, après beaucoup d'autres, que c'était par suite d'un accident et dès sa première enfance que M. de Talleyrand était boiteux; mais la vérité en tout, avec de tels hommes, est difficile à savoir. D'après le témoignage d'un abbé-comte de l'ancien régime, cousin de M. de Talleyrand et qui avait été de ses camarades et collègues à Saint-Sulpice, à Reims et ailleurs, il paraîtrait qu'il était pied bot et qu'il y avait toujours eu un pied bot dans la famille. Ceci même expliquerait qu'on en eût fait mystère.
[8] Je dois une réparation à M. Georges Perrot, si connu par ses travaux d'érudition, et qui a bien voulu se faire, cette fois, simple traducteur. J'ai dit dans mon premier chapitre que je regrettais qu'il n'eût point substitué le texte français original à la traduction de l'anglais, pour certains passages cités de Talleyrand. En effet, les phrases m'en avaient paru longues et laborieuses. M. Perrot m'écrit pour répondre à mon reproche et me rectifier. Il a bien réellement introduit le texte français primitif; «mais, ajoute-t-il, c'est que M. de Talleyrand écrit très-mal pour son compte, quand il n'a pas d'auxiliaire et de secrétaire». Je ne suis pas aussi absolu, et je crois qu'il y a à distinguer. Cela deviendra plus sensible lorsqu'on aura sous les yeux les fameux Mémoires. J'ai vu, de la main de M. de Talleyrand et de sa petite écriture ronde, le portrait qu'il s'était amusé à faire d'une femme d'esprit de ses amies, pendant une séance du Sénat et sur du papier sénatorial: c'est une page simple, nette et d'un goût fin, comme tout ce qui venait directement de lui. Et qu'on lise aussi dans le Bibliophile français (no du 1er août 1868) deux lettres de Talleyrand dans sa jeunesse, du Talleyrand d'avant la Révolution, d'avant l'épiscopat, adressées en 1787 à son ami Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople: c'est vif, court, agréable, aimable, en même temps qu'on y sent un premier souffle de libéralisme sincère, un souci des intérêts populaires qui semble, en vérité, venir du cœur autant que de l'esprit. Les plus avancés eux-mêmes mettent du temps à se corrompre.
[9] «Ce fut Talleyrand alors qui fut choisi comme l'interprète du Directoire auprès du général Bonaparte dans deux circonstances qui avaient un caractère révolutionnaire: la première, pour le décider à assister à la fête anniversaire du 21 janvier; la seconde, pour justifier l'assassinat de deux jeunes gens qui avaient fait une manifestation royaliste au café Garchy. Le général Bonaparte avait exprimé hautement son indignation. Talleyrand, dans les deux cas, parla au général en avocat d'office et médiocrement convaincu.» (Commentaires de Napoléon 1er, édition de 1867, tome 11, page 180.)
[10] Talleyrand reconnaît, dans ses Éclaircissements publiés en l'an VII, que c'est à lui qu'est due l'arrivée des commissaires américains, et il s'en fait un mérite. Répondant dans cet écrit à ses ennemis et à ses détracteurs, il disait: «Ils osent affirmer que c'est moi qui ai aliéné de nous les États-Unis, lorsqu'ils savent bien qu'au moment précis où ils impriment cet étrange reproche, des négociateurs américains arrivent en France, et qu'ils ne peuvent ignorer la part qu'il m'est permis de prendre dans cet événement, à raison du langage plein de déférence, de modération et j'ose dire aussi de dignité, que je leur ai adressé au nom du Gouvernement français...» Il sut les attirer en effet par d'adroites paroles; mais comment les actes et les procédés y répondirent-ils, et que devint cette dignité de ton en présence des faits?