Je reprends le personnage où je l'ai laissé[7]. Talleyrand est donc rentré en France sous le Directoire; l'ancien constituant a été amnistié, et mieux qu'amnistié; mais, du moment qu'il a remis le pied dans Paris, ce n'est pas pour y rester observateur passif et insignifiant: partout où il est, il renoue ses fils, il trame, il intrigue; il faut qu'il soit du pouvoir, et il en sera.
A ne voir que les dehors, sa rentrée est la plus digne et la mieux séante: c'est une rentrée littéraire. Pour les politiques en disponibilité, la littérature, quand elle n'est pas une consolation, est un moyen. Talleyrand ne crut pouvoir mieux remplir son apparence de loisir, dans les mois qui précédèrent le 18 fructidor, et payer plus gracieusement sa bienvenue que par son assiduité à l'Institut national, dont on l'avait nommé membre dès l'origine et en y marquant sa présence par deux Mémoires: l'un tout plein de souvenirs et de considérations intéressantes sur les relations commerciales des États-Unis avec l'Angleterre, l'autre tout plein de vues, de prévisions et même de pronostics, sur les avantages à retirer d'un nouveau régime de colonisation, et sur l'esprit qu'il y faudrait apporter.
On a beaucoup dit que M. de Talleyrand ne faisait point lui-même les écrits qu'il signait, que c'était tantôt Panchaud pour les finances, des Renaudes pour l'instruction publique, d'Hauterive ou La Besnardière pour la politique, qui étaient ses rédacteurs. En convenant qu'il doit y avoir du vrai, gardons-nous pourtant de nous faire un Talleyrand plus paresseux et moins lui-même qu'il ne l'était: il me paraît, à moi, tout à fait certain que les deux mémoires lus à l'Institut en l'an V, si pleins de hautes vues finement exprimées, sont et ne peuvent être que du même esprit, j'allais dire de la même plume qui, plus de quarante ans après, dans un discours académique final, dans l'Éloge de Reinhard, traçait le triple portrait idéal du parfait ministre des affaires étrangères, du parfait directeur ou chef de division, du parfait consul: et cette plume ne peut être que celle de M. de Talleyrand, quand il se soignait et se châtiait.
Et comment ne serait-ce point M. de Talleyrand qui, après avoir vu de près l'Amérique, l'avoir observée si peu d'années après son déchirement d'avec la mère-patrie, et l'avoir, non sans étonnement, retrouvée tout anglaise, sinon d'affection, du moins d'habitudes, d'inclinations et d'intérêts, aurait lui-même écrit ou dicté les remarques suivantes:
«Quiconque a bien vu l'Amérique ne peut plus douter maintenant que dans la plupart de ses habitudes elle ne soit restée anglaise; que son ancien commerce avec l'Angleterre n'ait même gagné de l'activité au lieu d'en perdre depuis l'époque de l'indépendance, et que par conséquent l'indépendance, loin d'être funeste à l'Angleterre, ne lui ait été à plusieurs égards avantageuse.»
Appliquant ici le mode d'analyse en usage chez les idéologues et tout à fait de mise à l'Institut en l'an III, il partait de ce principe que «ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination et l'intérêt», et que ces deux mobiles s'unissaient des deux parts pour rapprocher les colons émancipés et leurs tyrans de la veille:
«Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre; mais il ne faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple dépassionné; que la victoire et le temps ont amorti ses haines, et que chez lui les inclinations se réduisent à de simples habitudes: or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.
»L'identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait trop méditer l'influence. Cette identité place entre les hommes de ces deux pays un caractère commun qui les fera toujours se prendre l'un à l'autre et se reconnaître; ils se croiront mutuellement chez eux quand ils voyageront l'un chez l'autre; ils échangeront avec un plaisir réciproque la plénitude de leurs pensées et toute la discussion de leurs intérêts, tandis qu'une barrière insurmontable est élevée entre les peuples de différent langage qui ne peuvent prononcer un mot sans s'avertir qu'ils n'appartiennent pas à la même patrie; entre qui toute transmission de pensée est un travail pénible, et non une jouissance; qui ne parviennent jamais à s'entendre parfaitement, et pour qui le résultat de la conversation, après s'être fatigués de leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement ridicules. Dans toutes les parties de l'Amérique que j'ai parcourues, je n'ai pas rencontré un seul Anglais qui ne se trouvât Américain, pas un seul Français qui ne se trouvât étranger.»
Après l'inclination et l'habitude, il relève l'intérêt, cet autre mobile tout-puissant, surtout dans un pays nouveau où «la grande affaire est incontestablement d'accroître sa fortune.» Et comment ne seraient-elles point encore de Talleyrand, ces réflexions morales si justement conçues, exprimées si nettement, sur l'égalité et la multiplicité des cultes, dont il a été témoin, sur cet esprit de religion qui, bien que sincère, est surtout un sentiment d'habitude et qui se neutralise dans ses diversités mêmes, subordonné qu'il est chez tous (sauf de rares exceptions) à l'ardeur dominante du moment, à la poursuite des moyens d'accroître promptement son bien-être? Ce seraient, si c'était le lieu, autant de morceaux excellents à détacher.
Et sur ce climat qui n'est pas fait, et sur ce caractère américain, qui ne l'est pas davantage, quel plus frappant et plus philosophique tableau que celui-ci, trop pris sur nature, trop bien tracé et de main de maître pour n'être pas rappelé ici, quand sur d'autres points nous devons être si sévères!