«Que l'on considère ces cités populeuses d'Anglais, d'Allemands, de Hollandais, d'Irlandais, et aussi d'habitants indigènes, ces bourgades lointaines, si distantes les unes des autres; ces vastes contrées incultes, traversées plutôt qu'habitées par des hommes qui ne sont d'aucun pays: quel lien commun concevoir au milieu de toutes ces disparités? C'est un spectacle neuf pour le voyageur qui, partant d'une ville principale où l'état social est perfectionné, traverse successivement tous les degrés de civilisation et d'industrie qui vont toujours en s'affaiblissant, jusqu'à ce qu'il arrive en très-peu de jours à la cabane informe et grossière, construite de troncs d'arbres nouvellement abattus. Un tel voyage est une sorte d'analyse pratique et vivante de l'origine des peuples et des États: on part de l'ensemble le plus composé pour arriver aux éléments les plus simples; à chaque journée, on perd de vue quelques-unes de ces inventions que nos besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires; il semble que l'on voyage en arrière dans l'histoire des progrès de l'esprit humain. Si un tel spectacle attache fortement l'imagination, si l'on se plaît à retrouver dans la succession de l'espace ce qui semble n'appartenir qu'à la succession des temps, il faut se résoudre à ne voir que très-peu de liens sociaux, nul caractère commun parmi des hommes qui semblent si peu appartenir à la même association.»

S'il ne semblait puéril et bien ingénu de prendre Talleyrand par le côté littéraire, on aurait à noter encore ce qui suit immédiatement, ces deux portraits de mœurs, le bûcheron américain, le pêcheur américain. Talleyrand a observé les États-Unis comme Volney, et il résume ce qu'il a vu avec plus de légèreté dans l'expression et autant d'exactitude. Contentons-nous donc de dire désormais que, si la plupart du temps, dans les écrits signés de son nom, Talleyrand laissait la besogne et le gros ouvrage aux autres, il se réservait dans les occasions et aux bons endroits la dernière touche et le fini[8].

L'autre mémoire sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentes mériterait aussi une analyse: il se rapporte particulièrement à l'état moral de la France d'alors, et il est plein de vues sages ou même profondes. Il semble avoir été écrit en prévision du 18 fructidor et des déportations prochaines: on n'ose dire pourtant que la Guyane et Sinnamari aient en rien répondu à la description des colonies nouvelles que proposait Talleyrand d'un air de philanthropie, et en considération, disait-il, «de tant d'hommes agités qui ont besoin de projets, de tant d'hommes malheureux qui ont besoin d'espérances». Il y disait, encore, en vrai moraliste politique:

«L'art de mettre les hommes à leur place est le premier peut-être dans la science du gouvernement; mais celui de trouver la place des mécontents est, à coup sûr, le plus difficile, et présenter à leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées et leurs désirs, est, je crois, une des solutions de cette difficulté sociale.»

Oui, mais à condition qu'on n'ira pas éblouir à tout hasard les esprits, les leurrer par de vains mirages, et qu'une politique hypocrite n'aura pas pour objet de se débarrasser, coûte que coûte, des mécontents.

Je relève dans ce mémoire un heureux coup de crayon donné en passant, et qui caractérise en beau M. de Choiseul:

«M. le duc de Choiseul, un des hommes de notre siècle qui a eu le plus d'avenir dans l'esprit; qui déjà, en 1769, prévoyait la séparation de l'Amérique d'avec l'Angleterre et craignait le partage de la Pologne, cherchait dès cette époque à préparer par des négociations la cession de l'Égypte à la France, pour se trouver prêt à remplacer, par les mêmes productions et par un commerce plus étendu, les colonies américaines le jour où elles nous échapperaient...»

Voilà un éloge relevé par un joli mot: un joli mot, en France, a toujours chance de l'emporter sur un jugement. On ne doit pas oublier toutefois quelle légèreté M. de Choiseul apporta dans ces affaires mêmes des colonies, et d'après quel «plan insensé» furent conduites les expéditions aventureuses de la Guyane (1763-1767). Malouet, dans ses Mémoires, nous en apprend assez long là-dessus. M. de Choiseul, en fait de colonies, pouvait voir très-loin dans l'avenir; il regardait très-peu dans le présent.

Mais c'est trop nous arrêter aux bagatelles de la porte. M. de Talleyrand cependant s'est remué, il a intrigué, il a plu à Barras; il est entré, par lui, dans le gouvernement. A-t-il poussé et coopéré aussi activement qu'on l'a dit à toutes les mesures qui précédèrent et suivirent le 18 fructidor? Quand on parlait devant lui de la complicité de Mme de Staël, dans ce coup d'État: «Mme de Staël, disait-il, a fait le 18, mais non pas le 19.» On sait, en effet, que, si la journée du 18 avait abattu l'espoir des royalistes, la journée du 19, avec ses décrets de déportation, avait relevé l'audace des jacobins. Mais Talleyrand au pouvoir n'y regardait pas de si près; il avait à gagner ses éperons; il était depuis quelques semaines seulement à la tête du ministère des affaires étrangères, où il avait remplacé Charles Delacroix, père de l'illustre Eugène. Aussitôt nommé, il en avait fait part au général de l'armée d'Italie, il faut voir en quels termes: ce sont ses premières avances, et elles sont d'une vivacité, d'une grâce toute spirituelle et toute voltairienne. Qu'on se rappelle Voltaire quand il s'adresse à des souverains:

Au général Bonaparte.